Avec Tout le monde n'a pas la chance d'aimer la carpe farcie, Elise Goldberg place la barre haut, peut-être trop haut…
L'idée de ce livre, au titre alléchant, est à la fois simple et complexe. Elle est simple, puisqu'il s'agit d'évoquer des souvenirs sous le prisme culinaire. Autrement dit, à chaque plat sont liés des souvenirs vécus avec l'un ou l'autre proche de la narratrice. En apparence facile à mettre en musique, la réalisation d'un tel projet requiert un fil conducteur, qui laisse parfois à désirer pour éviter au lecteur une impression de fouillis ou de pot-pourri.
Tout démarre avec l'arrivée opportune d'un frigo dans la cuisine de la narratrice. Loin d'être neuf, ce frigidaire provient de chez son grand-père, récemment décédé. Et à l'instar d'une boîte aux souvenirs, celui-ci va s'avérer riche en termes de mémoire.
Une appartenance essentielle
D'emblée, la narratrice lance un avertissement : dans ces pages, elle va évoquer la cuisine ashkénaze, et non la sépharade, l'ensoleillée à coup d'huile d'olive "qui vous met le soleil sur la langue". Plus redoutable encore, elle prévient que "La cuisine ashkénaze, c'est comme l'art conceptuel : il faut du discours avec." Ses explications vont donc s'avérer utiles…
"Cette étrange mixture d'œufs et d'oignons, ces boulettes de pain azyme, ce poisson sans couleurs. On l'aura compris : enfant, tout cela me rebutait. Mais, peu à peu, quelque chose a pris. J'ai commencé à éprouver pour ces plats une tendresse particulière. C'était un peu comme préférer le vilain petit canard au cygne qu'il deviendra pour la discutable raison que tout donne le pauvre volatile perdant." La cuisine ashkénaze est donc une histoire de famille, celle de la narratrice.
Même le vocabulaire de ces préparations est passé au crible. Kreplekh, guèbrentè soup, gefilte fish, tshoulnt, knaydlekh… Toutes ces spécialités se trouvent transcrites dans la langue d'enfance de la narratrice. "Les noms des plats ashkénazes, trompeurs ou éloquents, rarement élégants. Pesants et prosaïques, comme ces platées lourdes qu'ils désignent, facétieux parfois avec leur sonorité poétique pour des spécialités bien loin de l'évaporé." Car, observe encore la narratrice : "La langue nous nourrit et chacune a sa saveur, yiddish compris. (…) Le yiddish, c'est le parler de l'autodérision, de l'antiphrase. Une langue qui se rit de l'ambition. Maxime yiddish quintessentielle entre toutes : L'homme fait des projets, Dieu rigole."
Angélique Tasiaux
Elise Goldberg, Tout le monde n'a pas la chance d'aimer la carpe farcie. Verdier, 2023, 160 p.
A lire aussi : Premier roman – L’envers du décor

