Hommage au père Henri Boulad (1931-2023), défenseur des déshérités et des chrétiens en Orient


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Hommage au père Henri Boulad (1931-2023), défenseur des déshérités et des chrétiens en Orient
Le père Henri Boulad
Par Christophe Herinckx
Journaliste de CathoBel
Publié le
6 min

Ce mercredi 14 juin, le père Henri Boulad, jésuite égyptien, est décédé au Caire à l'âge de 91 ans. Surtout connu en Europe pour sa défense des chrétiens du Proche- et du Moyen-Orient, il a également initié de nombreux projets en faveur de populations fragilisées. Humaniste à la culture universelle, il œuvrait pour un renouveau spirituel du christianisme.

Le père Henri Boulad, sj, en 2014 © CC-BY-SA Thaler Tamas

Né à Alexandrie, le 28 août 1931, Henri Boulad est le troisième de quatre enfants d’une famille d’origine syrienne vivant en Egypte. Une famille chrétienne, de père syrien et de mère syro-italienne, de rite grec-melkite byzantin catholique. Une identité familiale reflétant l’extraordinaire diversité du christianisme d’Orient. cette origine a bien sûr joué un rôle important dans le parcours de ce futur prêtre, jésuite, qui fut à la fois mystique, philosophe, théologien, professeur, psycholoque écrivain, conférencier. Il était, surtout peut-être, un fin connaisseur de la situation politique et religieuse au Moyen Orient.

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Ce portrait sommaire serait incomplet si on ne mentionnait également ses nombreux engagements et projets au profits des personnes déshéritées, musulmanes comme chrétiennes : des femmes, des jeunes, des enfants, des personnes âgées ou malades. Le père Henri Boulad sera également un défenseur acharné des chrétiens d’Orient, n’hésitant pas à mettre l’Occident en garde contre les dangers de l’islamisme, au Moyen-Orient, mais également en Occident.

Entré chez les jésuites à 19 ans

C’est à 16 ans qu’Henri décide de consacrer sa vie à Dieu et aux autres. Après une expérience de vie professionnelle dans une société de spiritueux, il entre chez les Jésuites à l’âge de 19 ans. Après son noviciat au Liban, il entame des études supérieures en France, où il recevra une formation littéraire et philosophique. Il étudie le latin, le grec, le français, l’anglais, et découvre le théâtre, le cinéma, Blaise Pascal et Teilhard de Chardin.

Envoyé au Caire en 1957, il y est éducateur au Collège des Jésuites et au Séminaire copte-catholique. En 1960, il retourne au Liban pour ses études de théologie, à Beyrouth. Il y travaillera les questions du développement du dogme (à partir de la pensée du cardinal Henri Newman) et du "Mystère de la personne à la lumière de l’Incarnation". Il est ordonné prêtre en 1963, selon le rite melkite.

Servir l'Egypte jusqu'à "l'épuisement de ses forces"

En 1965, le désormais père Henri Boulad entame un nouveau cycle d’études, aux Etats-Unis cette fois. Il étudie la mystique à St Robert’s Hall, dans le Connecticut, et obtient une maîtrise en psychologie à l’Université de Chicago. Au cours de cette période, il donne de nombreuses retraites et conférences, tant au Canada qu’aux Etats-Unis. Tenté alors de demeurer en Amérique du Nord, où on lui promet un brillant avenir, il décide malgré tout de retourner en Égypte qu’il "veut servir jusqu’à épuisement de (ses) forces". Ce qu’il fera effectivement à partir de 1967.

Les missions vont alors se succéder, parfois se superposer. Jusqu’en 1975, il est éducateur au Collège des Jésuites au Caire. Cette année-là, il devient Supérieur des jésuites d’Alexandrie, pour une période de quatre ans (et plus tard de 1995 à 2004). De 1979 à 1984, il est Supérieur régional des jésuites d’Égypte et président de l’Assemblée des Supérieurs Majeurs d’Égypte. De 1980 à 1990, il est également professeur de théologie à l’Institut catholique de théologie du Caire.

Vice-président de Caritas Internationalis

Directeur de Caritas Egypte de 1984 à 1995, il est également vice-président de Caritas Internationalis pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, ce qui l’amène à effectuer de nombreux voyages en Europe, Afrique, Monde arabe, Inde, Indonésie, Canada, Etats-Unis… De 2004 à 2009, il est recteur du Collège jésuite de la Sainte-Famille au  Caire, et de 2009 à 2013, il sera directeur du Centre Culturel Jésuite d’Alexandrie.

En 1985, le père Boulad a fondé le SETI pour le handicap mental, au Caire, un centre qui comprend un Hôpital, un centre de physiothérapie, un jardin d'enfants, un home pour personne âgées, il centre d'accueil. Il fondera la même structure à Alexandrie en 1985. 

En 1983, il est décoré du titre d’Officier de l’Ordre national du Mérite », en France, pour son œuvre éducative et son engagement auprès des plus démunis.

30 livres en 15 langues

Au cours de ses 56 années de ministères, le père Henri Boulad a également publié près de 30 livres dans quinze langues, en particulier en français, en arabe, en hongrois et en allemand. Parmi ses livres, on retiendra en particulier L’Amour et le sacré (Editions Anne Sigier, 2002), Changer le monde : expérience mystique et engagement (Editions Saint-Augustin, 2004), Le Mystère de l’Être (Editions Anne Sigier, 2006), Jésus de Nazareth, qui es-tu? (Idem, 2006). Au cours de ses voyages en Europe et en Amérique, il a donné d’innombrables conférences sur les thèmes les plus variés : la situation des chrétiens au Moyen Orient, en particulier en Egypte ; sur le couple et la famille ; sur la mystique…

Conférences sur le chaîne Youtube des "amis du père Boulad"

Un creuset d'universalité

Pour ceux qui le connaissait, Henri Boulad incarnait "ce qu'a représenté autrefois Alexandrie : un creuset d'universalité. Syro-italien d'origine, égypto-libanais de nationalité, grec-byzantin de rite, français de culture, disciple de Pascal, de Teilhard de Chardin et de Simone Weil, doué d'une âme orientale et d'un esprit occidental", comme l’exprime le site internet qui lui est consacré.

Il rêvait "de réconcilier et d'unir les domaines les plus divers : philosophie et théologie, physique et mystique, sexualité et chasteté, action et contemplation, sociologie et religion, économie, politique et foi." Il se situait ainsi "dans la pure ligne de cet ‘humanisme chrétien’ qui caractérise la spiritualité jésuite et celle de son fondateur, Ignace de Loyola. Par sa capacité à désenclaver les domaines, il se retrouve aussi à l'avant-garde de la post-modernité marquée par l'interdisciplinarité".

Une mise en garde contre l'islamisme

Volontiers provocateur, le père Henri Boulad est une personnalité inclassable. En Europe, y compris en Belgique où il venait de temps en temps, c’est sans doute à travers la question des rapports entre chrétiens et musulmans que le père Boulad était le plus connu. Après les révolutions arabes, la naissance du groupe terroriste "Etat islamique" et la guerre en Syrie et en Irak, il a, de plus en plus souvent, alerté l'Occident sur le péril que représentait l’islamisme. Il fustigeait tour à tour la naïveté et le cynisme des Occidentaux face à ce qu’il considérait être un islam conquérant.

Ce qui unifiait l’homme c’est, en dernière instance, la mystique. Une anecdote : dans une lettre adressée au pape Benoît XVI en 2007, il en appelait à un renouveau théologique et catéchétique de l’Eglise d’aujourd’hui. Mais également à une réforme spirituelle. Ainsi, il remarquait que jamais le mot "mystique" n’apparaissait dans le Catéchisme de l’Eglise catholique...

A écouter : l'interview du père Henri Boulad dans l'émission "Spirituellement vôtre", sur RCF-Bruxelles, en 2014.

Christophe HERINCKX

Catégorie : Eglise monde

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