Rencontre avec le père Boulad, jésuite à Alexandrie, Sami Aldeeb, professeur de droit musulman et Mgr Bachar, archevêque d’Erbil au Kurdistan. Regards croisés sur le sort des chrétiens d’Egypte et d’Orient.
Le Père Henri Boulad est jésuite à Alexandrie. Fin observateur des évolutions politiques et religieuses du monde arabe et égyptien, il nous livre son sentiment sur l’amélioration de la situation des chrétiens en Egypte, tout en pensant que les frappes américaines ne feront qu’aggraver le sort des chrétiens au Moyen Orient. Sami Aldeeb, palestinien, est professeur de droit musulman en Suisse et souligne que le Califat est approuvé par une large frange de la population musulmane et que les chrétiens ici et là-bas, sont surtout victimes d’eux-mêmes. A Erbil, dans le Kurdistan irakien, l’archevêque Monseigneur Bachar tente de protéger ceux qui sonnent à sa porte. Témoignages dans l’urgence et commentaires.
Vous êtes sur le front de l’afflux des réfugiés chrétiens. Comment vous en sortez vous?
Mgr Bachar: La situation est difficile, très difficile. Sur les 120.000 chrétiens de la région de Mossoul, tous sont partis, absolument tous. Peut-être qu’une poignée est restée, pas plus de 20… Il y a près de 50.000 réfugiés chrétiens disséminés dans la ville d’Erbil, certains sont dans des écoles, d’autres dans les églises, certains sous la tente. Ils n’ont plus de biens, ni d’argent et se demandent quel sera leur avenir, même s’ils se sentent temporairement en sécurité au Kurdistan. L’aide humanitaire commence à parvenir. La plupart de ces personnes espèrent encore rentrer chez elles, dans leur village, mais certaines sont déjà parties vers trois pays, la Turquie, le Liban et la Jordanie.
Les frappes décidées par Obama pour contenir l’avancée des djihadistes vous redonnent-elles confiance dans le soutien que les Occidentaux apportent aux populations chrétiennes menacées au Moyen Orient?
Henri Boulad: Non absolument pas. Le président américain frappe, mais il sait déjà que cela aura des répercussions violentes pour les chrétiens et il n’ira pas jusqu’à les défendre vraiment. Ils seront plus que jamais sacrifiés. Les Occidentaux me déçoivent profondément. Ils prétendent éteindre des feux qu’ils ont allumé eux-mêmes: Al Qaeda, les Frères musulmans, le Hamas sont autant de créations occidentales ou israéliennes. Les Occidentaux les laissent se développer pour s’en servir comme des intermédiaires occasionnels, des ‘bras armés’ pour assurer leurs intérêts politiques ou économiques. Il n’y a qu’un règne en Occident: l’argent. La crise morale et spirituelle conduit l’Occident à brader ses principes. Or, comme le disait l’historien britannique Arnold Toynbee, une civilisation ne tient pas sans une âme. Les armes, les avions n’y changeront rien.
Sami Aldeeb: Les chrétiens vont quitter la région comme les Arméniens ont quitté la Turquie. L’Occident réagit pour ne pas être accusé de complicité de crimes contre l’humanité. Mais est-ce que cela suffit? L’Occident devra quand même répondre de ses crimes et de sa complicité, car ce sont là des faits, -frappes ou non.
L’émergence du Califat était-il selon vous prévisible?
Henri Boulad: Il y a eu une frange de vrais révolutionnaires dans le monde arabe et notamment en Syrie qui aspiraient à la liberté, mais aujourd’hui, 90% des combattants en Syrie sont des mercenaires à la solde de l’Occident. L’une des raisons: on leur donne des armes pour que le Qatar puisse vendre son gaz vers le Liban et la Turquie. Je ne serais nullement surpris que le nouveau Califat soit dans la combine. Mais le cynisme va plus loin: pour être certain que ces groupes ne prennent pas trop d’ampleur, l’Occident veille à les dresser les uns contre les autres, comme il dresse les chiites contre les sunnites. Il y a une puissance dans la région que tout cela arrange très bien.
Sami Aldeeb: Prévisible ou non, je soutiens que le Califat est approuvé par une majorité d’Irakiens. Les djihadistes proposent une copie des temps rêvés des débuts de l’Islam. Même en France, un quart des 18 à 24 ans musulmans approuvent ce Califat. Ce n’est que le résultat d’une faillite de l’éducation. Les écoles coraniques, mais aussi les écoles du régime dit laïc de Bachar El Assad ont élevé des serpents, des enfants à qui l’on enseigne que le meurtre peut être licite. Dans les prisons, il n’y a pas un cours qui éduque aux droits de l’homme, ni ici, ni là-bas. Doit on s’étonner de ce qui se passe?
Que faire alors?
Sami Aldeeb: Il faut enlever dans toutes les constitutions que l’Islam est religion d’Etat. Il faut faire en sorte que le droit musulman ne soit plus source principale du droit. Il faut empêcher que le Coran soit distribué à des esprits incultes, sans un avertissement: livre dangereux. On invite au crime et à l’égorgement dans ce livre!
La situation en Egypte semble s’être apaisée pour les chrétiens qui y forment près de 10% de la population… Un espoir pour la cohabitation pacifique des religions dans le monde arabe?
Henri Boulad: Oui, en Egypte, les chrétiens sont incontestablement mieux depuis le retour au pouvoir du maréchal Sissi. Les frères musulmans sont toujours présents dans les villes, mais le peuple égyptien a rejeté ce mouvement dans sa grande majorité. Et heureusement, nous ne sommes pas dans un scénario à l’algérienne, car les frères musulmans ne peuvent profiter du repli dans les montagnes comme en Algérie.
On parlait de centaines de milliers de chrétiens égyptiens qui sont ou seraient sur le point de quitter l’Egypte. Est-ce encore le cas?
Henri Boulad: Oui, malheureusement. Je prends l’exemple de notre église à Alexandrie. Nous étions 200 fidèles par messe, il y a trois ans, et aujourd’hui, nous ne sommes pas plus de 70. Les rangs ont fondu de la même manière au Caire. Je constate par ailleurs qu’on assiste au développement de l’athéisme en Egypte. C’est inédit. Cela se répand par les réseaux sociaux. Les religions n’ont pas suffisamment cherché à s’étayer sur le plan philosophique, intellectuel, personnel. Il y a un dégoût du religieux.
Pensez vous qu’un avenir puisse se dessiner du côté du Kurdistan?
Sami Aldeeb: Ce sont des francs tireurs, qui ont été longtemps persécutés. C’est un havre de paix aujourd’hui, mais ils ont aussi leurs islamistes. Ils profitent de la situation pour essayer d’avoir un Etat indépendant en contre-partie de la reconnaissance des minorités. Je pense néanmoins que les chrétiens sont condamnés à disparaître d’Orient, Kurdistan ou pas. Mais comme disait le Christ: Ne pleurez pas sur nous, pleurez sur vous-mêmes. Les Chrétiens là-bas et ici, sont et seront victimes d’eux-mêmes.
Propos recueillis par Laurence D’Hondt


