Tant en Belgique qu’en RDC, l’échec de la Commission spéciale ‘Congo’ a déçu beaucoup de monde. Pour Marti Waals, théologien et agent de développement, la meilleure façon de se réconcilier avec le passé colonial est de travailler avec le peuple congolais pour un avenir meilleur!

Après deux ans et demi de travail acharné et approfondi, la Commission Congo s’est malheureusement conclue sur un échec. Craignant que le mot "excuses" ne donne lieu à une demande de réparations, certains partis politiques n’ont pas voté le rapport final. Cela nous fait réaliser une fois de plus combien il est difficile de faire face à ce passé colonial.
Les attentes étaient pourtant élevées, en particulier du côté de la diaspora congolaise. Car les membres de la Commission ont clairement établi que des violations impardonnables des droits les plus fondamentaux des Congolais ont été commises avant et pendant la période coloniale, pour des intérêts économiques et géostratégiques.
Quand des missionnaires rejetaient la supériorité occidentale
Concernant les nombreux missionnaires, pères, frères, sœurs et, plus tard, les laïcs venus de Belgique, s’ils s’étaient donné pour tâche de "civiliser" les Congolais, ils ont aussi été les premiers à se consacrer, en plus de leurs tâches pastorales, aux besoins les plus fondamentaux de cette population, tels que les soins médicaux, la formation, la mise en place de projets agricoles ou de développement. En raison des nombreux contacts directs sur le terrain et de la confiance dont ils jouissaient, plusieurs d’entre eux se sont lancés dans des descriptions méticuleuses et inédites des différentes cultures, des langues locales, de la flore, de la faune… Ils se sont également employés à faire de la cartographie et de la topographie, et se sont engagés dans la préservation du patrimoine culturel.
Petit à petit, ce travail civilisationnel, qui cadrait avec la vision de l’époque – "Le Fardeau de l’homme blanc" (The white man’s burden, un poème de Rudyard Kipling) –, s’est orienté vers une meilleure compréhension et une véritable appréciation des cultures locales. Ainsi, dès 1946, le père Placide Tempels écrivait dans sa Philosophie bantoue que l’idée de "pouvoir construire notre travail éducatif et civilisationnel sur un terrain inexploré", s’est progressivement transformée en une recherche commune d’une interprétation plus large de la "force vitale" africaine. Ce faisant, il rejetait toute notion de supériorité occidentale.
Cela caractérise une grande partie de l’engagement missionnaire et ecclésiastique. De nombreuses initiatives sociales l’illustrent: réseau d’écoles, centres de santé, projets de développement, sensibilisation de la population aux principes démocratiques et au processus électoral…
La leçon cruciale du passé colonial
La population congolaise ne se sent absolument pas concernée par la différence sémantique entre les mots "profond regret" et "excuses", ni même par d’éventuelles réparations ("Dans quelles poches finiraient-elles?" se demandent les Congolais). Mais si nous pouvons tirer une leçon cruciale du passé colonial, c’est qu’une telle injustice ne devrait plus jamais se reproduire. Mieux: nous devrions utiliser le lien historique entre la Belgique et le Congo pour travailler ensemble à un avenir meilleur.
C’est plus que nécessaire au vu de la situation socio-économique lamentable du Congolais moyen et de la lutte armée qui fait rage dans l’Est du pays depuis plus de 25 ans. Comme à l’époque de Léopold II, ce sont les intérêts géopolitiques et le mercantilisme qui priment! Et cette fois, ce n’est pas le caoutchouc et l’ivoire, mais le coltan, l’or et les diamants pour lesquels on se bat. Au prix d’environ 5 millions de vies humaines.
Un engagement belge plus fort ne peut évidemment pas remplacer une meilleure compréhension des fautes du passé. Et le fait que des erreurs grossières aient été commises est mis en évidence d’une manière irréfutable dans le rapport. Mais la seule façon crédible de donner suite aux nombreuses recommandations est de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour éviter une répétition. Plus qu’un jeu politico-sémantique entre "excuses" et "regrets sincères", ce serait la preuve la plus claire que nous prenons à cœur et au sérieux l’engagement historique, voire la coresponsabilité belge, dans le développement du Congo et de son peuple.
D’innombrables atouts
Beaucoup d’expérience et de connaissances ont été acquises au cours de cette histoire commune. Ces innombrables atouts sont mis en valeur au sein de nos institutions scientifiques (comme l’Institut de Médecine Tropicale ou l’Africa Museum), ou des organisations de développement. Ils servent aussi sur le plan diplomatique, politique et militaire. Ne pas en tirer parti serait impardonnable!
Avec les courageux mouvements et organisations de la société civile congolaise – souvent issus des Eglises locales qui ont succédé aux missionnaires étrangers –, des progrès importants peuvent être faits. Les Congolais espèrent être soutenus dans leur juste lutte pour travailler à un avenir meilleur; pour eux-mêmes et leurs enfants, après les très nombreuses générations qui ont connu la souffrance et l’esclavage.
