Revenant sur le problème des abus dans l’Eglise, le père Philipe Berrached, assomptionniste et aumônier d’étudiants, le relie à la difficulté pour celle-ci d’employer le mot juste. Il lui revient de sortir de ce flou qui mélange crime et péché.

Les mots soignent les maux car ils permettent une meilleure vision du réel. Or, dans l’Eglise, le mot juste est difficile. Ce flou participe au caractère systémique des abus. L’enjeu est d’employer le mot juste.
L’abus est un acte non consenti, illégal et pathologique. Cette définition pose difficulté à l’Eglise et à la théologie. Car, ce qui détermine la légalité, le consentement et la santé, concerne le droit et les sciences humaines et non la théologie, le Magistère. Oui, l’Eglise n’a pas la maîtrise du vocabulaire.
Aussi, elle doit intégrer le droit et les sciences humaines. L’articulation avec la métaphysique, la théologie morale ou le droit canonique n’est pas évidente. Le point de rupture étant la notion de nature que défend l’Eglise. Cette notion qualifierait un acte comme bon ou mauvais. Or, les sciences humaines et le droit divergent de cette vision. Pour eux, c’est la question du consentement qui prévaut. Or, l’approche par l’Eglise est un échec. Là où elle a blessé, c’est le droit, les sciences humaines, qui ont soigné, reconstruit et soulagé. Dans un processus de réparation et de reconstruction, le bon sens et surtout l’humilité exigent une juste réception par l’Eglise du droit et des sciences humaines.
Le péché, c’est la rupture relationnelle entre l’Humain et Dieu
Néanmoins, celle-ci doit renforcer son discours théologique. Le flou c’est le mélange du crime, du pathologique avec le péché. L’urgence, c’est une parole juste et intelligible. Car, définir le péché permet de progresser positivement dans la vie spirituelle.
Le péché, c’est la rupture relationnelle entre l’Humain et Dieu, entre l’Humain et son prochain comme image de Dieu. Cette rupture est, selon la théologie, originelle. Il n’est pas de relation à Dieu directe et cette difficulté rejaillit sur les relations humaines. Ce péché n’engendre pas systématiquement des abuseurs. La bonne théologie invite à la mesure des mots et à la reconnaissance du chemin de chacun avec le Christ.
Il convient de sortir du flou des mots, pour permettre la justice aux victimes, et permettre à chacun un chemin personnel avec le Christ en toute confiance. Le péché n’a jamais à être dévoilé publiquement, le crime oui. Le péché se corrige par la grâce, le crime par la justice humaine.
L’abus spirituel précède la violence sexuelle
Ce flou entraîne une question mal posée. On pense modifier la gouvernance de l’Eglise. Or, cela est second. La gouvernance n’existe qu’en fonction d’un projet. C’est ce projet qu’il faut revisiter. Rappelons une chose observée: l’abus spirituel précède la violence sexuelle. Gilles Berceville remarque qu’on doit regarder "les contextes communautaires dans lesquels s’inscrivent les abus. Le pape parle de cléricalisme; je crois qu’un des problèmes est celui du sectarisme. Le pape ne peut pas le dire en ces termes, car il a la charge de l’unité de l’Eglise; mais nos institutions peuvent facilement être gagnées par cette dérive sectaire."(1)
Eviter cette dérive c’est avoir une théologie spirituelle forte, capable de discerner l’action de Dieu dans le foisonnement des spiritualités. Autrement dit, avoir le mot juste en spiritualité. Il y a des pratiques manipulatrices. Il y a des fraudes sur des phénomènes "extraordinaires". Car, parler et vivre de l’Esprit Saint ne dispense jamais de penser. Au contraire, il suscite l’intelligence de la foi, l’objectivité des faits et l’Esprit ne nie jamais la réalité.
L’origine des dérives est une forme de séduction. Elle "consiste à attirer irrésistiblement, mais aussi, dans un sens plus juridique, à corrompre et suborner. Le séducteur détourne de la réalité, opère par surprise, en secret. Il n’attaque jamais de manière frontale, mais de façon indirecte afin de capter le désir de l’autre, d’un autre qui l’admire, qui lui renvoie une bonne image de lui."(2) Une bonne théologie spirituelle ne justifie jamais la séduction, elle observe le réel, elle est objective par rapport aux faits, elle renforce l’intelligence de la foi.
On perçoit ici le défi que nous lance la crise des abus, non seulement respecter le droit et recevoir les sciences humaines, mais plus encore redéfinir une théologie spirituelle capable de discerner l’action de l’Esprit qui offre une vie spirituelle en toute sécurité et sûreté. Oui, la théologie spirituelle est une clef essentielle pour rendre l’Eglise et la proposition de salut crédible aujourd’hui.
(1) BERCEVILLE, G, audition devant la CIASE 29 octobre 2019
(2) M-FHIROGOYEN, Le Harcèlement moral, La découverte, 2003, p.95.
(Titres, intertitres et chapeau sont de la rédaction)
