
Il ne s’agissait pas de faire le siège d’une maison ni même d’en placer un devant la façade d’un café ou d’un commerce de campagne pour signaler au médecin ou au vétérinaire qu’une visite supplémentaire l’attendait, qu’il lui fallait entrer pour s’informer, mais tout simplement de sortir un pliant, une chaise ou un fauteuil les longs soirs d’été selon la coutume villageoise.
Je parle de ce temps où la population sans télévision aimait s’asseoir dehors et converser avec les passants, les voisins assis à proximité. Enfant, j’aimais cet usage de nos grands-parents paternels, installés sur la place entre l’église et son cimetière, un café, la boulangerie et la boucherie, juste en face du château de Bourgogne et son parc. Un pré vaste (devenu depuis parc à voitures) occupait le centre et offrait un vaste espace de jeux pour les enfants. Il n’y avait pas de barrière métallique opaque entre les maisons, les jardins, mais une vie ouverte et confiante.
Depuis la mort accidentelle de son fils aîné suivie de près par celle de son épouse, Bon Papa, vétérinaire apprécié, inspirait un respect teinté de commisération qui se traduisait par un regard apitoyé, chaleureux, posé sur nous, les trois orphelins. Bon Papa trônait littéralement dans son fauteuil, fumant la pipe légendaire qui roussissait sa moustache, au côté de son épouse, lectrice élégante. Nous jouions ardemment avec d’autres enfants, en attendant d’aller rejoindre le pliant préparé à notre intention. Maintenant on se calme!
Comme Pierre Sansot (1928-2005), j’entonnerais bien l’éloge du simple pliant sans dossier ni accoudoir; un des objets les plus modestes qui soit pour soutenir la patience et la fatigue, épargner l’humidité de l’herbe lors d’un pique-nique et permettre aux personnes trop âgées pour s’asseoir par terre de participer à la fête familiale champêtre.
Je reviens au pliant à notre taille d’enfant, calé dans un recoin du long corridor et qui sortait ces soirs bénis pour partager avec les grandes personnes l’illusion d’un temps sans fin où il nous serait permis "d’allonger le tapis", autrement dit d’aller dormir plus tard, en vertu d’une grâce princière accordée de temps à autre et dont la rareté accroissait la valeur. C’était notre barque au milieu du lac de Tibériade.
Je n’ai pas une nature nostalgique, je ne m’abîme pas dans les visions que m’offre le rétroviseur, mais j’aime célébrer des moments de la vie qui ont eu cours et laissent en nous des vignettes puériles et joyeuses. Il m’apparaît qu’en ces heures vespérales, nous jouissions du temps de vivre que j’associerais plus tard à la chanson de Georges Moustaki.
Nous prendrons le temps de vivre
D’être libres, mon amour
Sans projets et sans habitudes
Nous pourrons rêver notre vie
Dans Le tourbillon de la vie, (oui, Jeanne Moreau), nous savourions ces haltes dans l’herbe puis sur nos pliants à contempler notre monde tandis que croissaient les ombres, que le clocher de l’église délivrait ses neuf coups et que nous tentions de prolonger encore l’oubli des adultes afin de jouir d’un surcroît de loisir.
Nous savions que nous serions invités tôt ou tard à replier nos sièges, à les ranger, à gagner la chambre de l’étage. Le plaisir suprême était de jouer déjà en pyjama! Aussi, je souris discrètement lorsqu’une petite fille me parle, comme d’une nouveauté à la une, des soirées pyjamas avec ses copines. Dans mon arrière-pays s’esquissent ces soirées au parfum villageois que personne jamais ne pourra me dérober. "Nous qui mourrons peut-être un jour disons l’homme immortel au foyer de l’instant", écrit Alexis Léger, dit Saint-John Perse, Prix Nobel de Littérature. Oui j’éprouve de la gratitude et non de la mélancolie
Dans le sillage de Célébration du quotidien, France Culture m’avait invitée à célébrer la chaise longue; je suis allée à Paris enregistrer l’émission dans un jardin de rêve. Mais, au fond, j’aurais préféré évoquer le pliant!
Mémoire en maraude
Dans le champ des souvenirs
Sans nostalgie
Mais avec allégresse
Colette Nys-Mazure
