Opinion – La Realpolitik et son funeste impact sur les comportements et les mentalités


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Opinion – La Realpolitik et son funeste impact sur les comportements et les mentalités
© Mike Chai
Par La rédaction
Publié le
5 min

📣. Une opinion de Baudouin De Rycke, enseignant et essayiste.

Société
Une société qui ne s’appuie pratiquement que sur des lois civiles pour repousser ses démons peut-elle prétendre à un progrès moral ? © Mike Chai

L’enrichissement matériel suppose au préalable un enrichissement intérieur, et la politique de ces dernières décennies a malheureusement inversé les choses : elle a d’abord mis en œuvre les moyens de l’enrichissement, et puis aux nouveaux riches, enfermés dans l’euphorie de leur nouveau statut et de la puissance qui l’accompagne , elle ne cesse de lancer des appels pathétiques à la responsabilité et au respect du prochain : trop tard, hélas, dans la plupart des cas...L’habitude est un fléau silencieux : nous faisant oublier d’aimer, elle fait de nous la proie de l’indifférence. Nous faisant oublier de penser, elle fait de nous la proie de la bêtise.

Le temps est venu de payer le prix du déséquilibre de l’homme. Pour qui a le courage et l’honnêteté d’envisager la vie humaine dans sa globalité, il est facile de comprendre que l’homme, amputé de la moitié de sa structure originelle (n’est-il pas fait de corps ET d’esprit ?) ne trouve plus dans son âme sous-alimentée les moyens de gérer son désarroi. Il est d’ailleurs probable qu’il aurait déversé plus encore sa colère dans la rue, si la crise sanitaire, terriblement accaparante, n’était venue freiner ses ardeurs.

Les discours, les chiffres et les courbes n’arrivent plus à convaincre l’homme de la rue. Pire : son manque de fraîcheur, physique, psychologique et nerveuse, l’a rendu progressivement incapable de se conformer à une règle de vie commune. Moralement épuisé, il ne cherche même plus à comprendre le fondement de cette règle. Peu à peu, il se tourne vers la violence, et ce n’est pas l’Etat qui lui apprendra la nuance, les préoccupations de ce dernier – nous ne le voyons que trop - étant bien plus économiques que pédagogiques... : hors de la compétence et du rendement, pas de salut !

Une vie sans conscience ni culpabilité ? Promesse du diable...

Au rejet de la règle se mêle l’épouvantail de la culpabilité, agité tant et plus par les « disciples » d’un certain Sigmund Freud que chacun interprète à sa manière, et presque toujours pour se convaincre de la normalité de ses dérives. Il n’est pas inutile de réfléchir un peu au désastre moral que la notion de culpabilité, mal expliquée ou mal comprise, a le pouvoir d’engendrer. Le pragmatisme conquérant de notre époque (celui qui ne veut rien entendre, sinon le résultat), s’accorde à merveille avec l’idée d’éradiquer la notion de faute de la vie des hommes.

Néanmoins, qui ne voit qu’une mauvaise conscience artificiellement muselée rejaillit sous forme de maladies mentales en tous genres, parmi lesquelles - et c’est un comble – l’émergence d’une nouvelle hypocrisie, que la peur des amendes et les foudres de la Justice encouragent ?

Une société qui ne s’appuie pratiquement que sur des lois civiles pour repousser ses démons peut-elle prétendre à un progrès moral ? Personnellement j’en doute. Si l’homme avait compensé son rejet de la culpabilité par un effort supplémentaire de solidarité, c’eût été une autre affaire. Mais on l’a dit, l’individualisme et l’indifférence se sont joyeusement engouffrés dans la brèche...transformant ce monde déculpabilisé en un terrain de jeu idéal pour les opportunistes sans état d’âme.

Sous nos yeux effarés se déroule désormais le spectacle d’un monde incohérent, qui s’octroie toutes sortes de libertés (de mœurs, de parole, de pensée...) et en même temps les pourchasse (contrôles, amendes, procès, condamnations...), ou encore les trahit (tricheries, mensonge, exploitation...), dans son incapacité à les modérer. Comédie pathétique qui nous démontre que l’homme, en dépit des dérives que provoque son égoïsme et sa lâcheté, n’a toujours pas pris la mesure de ce qu’il est. Il continue de se croire à la hauteur d’un défi qui ne cesse de l’humilier.

Travail
Entre la vie professionnelle et la vie familiale, quel choix les parents doivent-ils opérer ? © Cottonbro

Le triomphe de la « bête »

Le pire (du moins nous l’espérons) est désormais advenu...: aux côtés de quelques lois morales élémentaires, survivances moribondes de l’éducation du passé (entretenues vaille que vaille par un enseignement « très secondaire »), de nouvelles lois, bien plus féroces en termes de culpabilité, sont venues se greffer sur les premières: les lois du marché. Avec le temps, ces lois sont arrivées (entre autres méfaits) à tourner l’une contre l’autre deux des valeurs les plus fondamentales de notre société : le travail et la famille.

Pour la plupart, ces deux valeurs sont en effet devenues pratiquement impossibles à accorder. Le dilemme ronge le cœur et les nerfs des parents : entre la vie professionnelle (et ses terribles exigences de rendement) et la vie familiale (qui supporte très mal les approximations et les absences régulières), quel choix ces derniers doivent-ils opérer ?

Pencher pour un modèle (l’efficacité professionnelle) risque fort de sonner le glas du deuxième, et vouloir tout maîtriser, c’est courir le risque de tout perdre, y compris la santé ! Aucune solution satisfaisante, donc, et entre le chantage au licenciement et les plaintes ou reproches récurrents d’une famille partiellement délaissée s’est engouffré un nouveau type de culpabilité...

La meilleure des lois

À une époque où certains d’entre nous vouent une haine viscérale à l’humilité, ce ne sera pas simple de faire comprendre à tout le monde qu’à côté de la culpabilité malsaine, qui voit le mal partout, il existe une culpabilité saine, positive et noble qui dissuade de faire le pas de trop, au détriment d’autrui ou de soi-même. Ce sentiment, perçu de nos jours comme un épouvantail, peut d’ailleurs être sublimé. Il ne s’agit pas d’un vœu pieux, ou d’une « surchauffe de la vertu », comme l’a écrit Chantal Delsol (*).

Un homme intelligent, juste et honnête n’éprouve aucune difficulté à admettre que la conscience est la meilleure des lois. Car c’est une loi qu’on SE donne, et que pour la transgresser il faut nécessairement s’arracher quelque chose ,...ce qui n’est jamais simple pour les êtres orgueilleux que nous sommes.

Les libertés et les règles ne sont pas inconciliables..Mais ayons au moins la décence, l’intelligence ou le courage de recourir aux leçons du passé. Comme l’écrivit Edgar Morin, « la vraie nouveauté naît toujours dans le retour aux sources ». Cela ne limite aucunement la liberté, ni même une forme respectable de puissance.

Être un artiste de la vie, c’est être capable d’incorporer ses fantaisies dans la pesante exigence de la réalité du monde.

(*) Chantal Delsol, Le crépuscule de l’universel, éd. du Cerf, 2020

Baudouin De Rycke, enseignant, essayiste (Montigny-le-Tilleul, Belgique)


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