En Russie, la population ne soutient pas unanimement Poutine dans la guerre qu'il mène en Ukraine. Qualifiés d' "ennemis intérieurs", ces opposants ne seraient-il pas les vrais résistants? En inscrivant leur action dans l'histoire, Jean-Louis Mignot, ambassadeur honoraire de Belgique, s'interroge aussi sur le sens de la liberté.

Sous Poutine, les opposants à la guerre russo-ukrainienne sont traités "d’ennemis intérieurs". Ce qualificatif évoque celui "d’ennemis du peuple" utilisé pour les victimes des grandes purges staliniennes de 1936 à 1938. Lors de ces procès, certaines victimes étaient aussi jugées en public. Toutes les personnes présentes à un procès participaient au vote condamnant la plupart du temps les accusés à la peine capitale. Cette terreur d’Etat visait à "liquider définitivement tous les éléments jugés étrangers ou nuisibles à la nouvelle société socialiste en cours d’édification". Une des seules formes possibles de résistance était l’écriture de nombreuses lettres au procureur pour demander une libération du parent arrêté.
Aux côtés d'un Prix Nobel de la Paix
Entre ces deux moments de répression de l’Etat dans l’histoire de l’URSS et de la Fédération de Russie, il y eut celle de l’époque de Brejnev, de 1964 à 1982. Les résistants au régime soviétique étaient alors des citoyens qui "pensaient autrement", qu’on appelle dissidents. Un moment important dans l’activité des dissidents fut la manifestation annuelle du 10 décembre à la Place Pouchkine à Moscou. Autour du prix Nobel de la Paix, Andreï Sakharov, ils se retrouvaient au pied de la statue du grand poète pour appeler les autorités soviétiques au respect de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme, adoptée, à cette date, en 1948. Après quelques minutes, ils étaient embarqués par la police. Quelques-uns parmi eux ont été condamnés à de lourdes peines d’emprisonnement pour "activité antisoviétique". Sakharov a été envoyé en exil à Gorki, ville interdite aux étrangers.
Ceux que le président Poutine qualifie "d’ennemis intérieurs" sont des résistants à l’instrumentalisation d’une histoire russo-ukrainienne commune. Pour eux, l’Ukraine a parcouru un nouveau chemin balisé par les choix libres des Ukrainiens. Cela mérite le respect et les nouveaux dissidents le disent tout haut avant d’être à leur tour embarqués. Toutes les anciennes républiques soviétiques autonomes n’en ont pas fait autant après la dissolution de l’URSS fin 1991.
Pour Poutine, le rapprochement de l’Ukraine avec l’Union européenne et l’OTAN est considéré comme une inféodation à l’Occident et donc comme une menace. En voulant "libérer" l’Ukraine de ces liens de dépendance vis-à-vis de l’Occident, Poutine dit vouloir lui rendre sa vraie indépendance. La conviction exprimée par le président russe, "Plus l’Etat est fort, plus l’individu est libre", est aussi d’application pour les peuples ayant une histoire commune au sein de l’URSS.
Un contresens de l'histoire?
Poutine veut-il faire tourner à contresens les aiguilles invisibles du temps? L’Ukraine souhaite-t-elle refaire partie d’un tout qui a eu du sens? Une paix russe unilatérale par annexion, cela nous heurte d’autant plus que dans les mémoires, il y a des liens qui se font autour de ce qu’évoque "annexion" dans notre histoire. Le projet européen est bien sorti d’une guerre amorcée par une annexion, celle des Sudètes en 1938. Il y a des évolutions dans les esprits concernant les relations entre peuples. C’est aussi valable pour le couple russo-ukrainien. Nous avons fait de l’espace, dans l’Union européenne, pour les "nouveaux narratifs" des Etats membres nous ayant rejoints depuis 2004. Ils y décrivent les conflits qui les ont marqués entre 1945 et la chute du mur de Berlin. Ils transforment ainsi le récit européen, le rendant plus inclusif, même si la transformation de ce récit se fait laborieusement.
Nous avons suivi de près l’histoire de l’Ukraine post-soviétique, en particulier depuis la révolution de Maïdan de 2014. La violence d’une semaine à Kiev en février de cette année-là s’est étendue à l’Est et au Sud du pays. Il y eut l’annexion de la Crimée par la Fédération de Russie et la proclamation des Républiques populaires de Donetsk et Louhansk. Nous savions que le conflit avec la Fédération de Russie était intense, mais ne pouvions imaginer qu’il allait déboucher sur une guerre.
La solution? La qualité de vie!
Comment y mettre fin sans passer par un partage d’une notion de sécurité qui a évolué? La modernisation de cette donnée de base dans les relations internationales est passée par l’inclusion de la qualité de vie des peuples. Cela concerne autant le niveau de vie matériel que la qualité de la vie politique. L’acquisition de territoires, c’était le paradigme de la Conférence de paix à Versailles il y a un siècle. Peu de jeunes Serbes sont prêts à mourir pour le Kosovo, berceau de leur pays. Il est peu probable que les soldats russes soient touchés par l’idée d’un retour de l’Ukraine, lieu des racines de leur pays, dans une grande Russie.
Il est par contre très probable que les résistants à la guerre qui se sont réunis Place Pouchkine le jour de l’invasion ont dû se souvenir de l’engagement de Sakharov en ce lieu symbolique. Ils savent qu’en fin de compte, la contribution du grand savant humaniste a été essentielle à la "perestroïka", la transformation en profondeur de leur pays.
