Une approche originale soutenue par des outils inédits est en cours de lancement en Belgique francophone. A la découverte des indicateurs spirituels avec le service interdiocésain Spiritual Care, qui ambitionne de placer la spiritualité au cœur du soin.
"A quoi bon ? Je n'ai plus personne…" A l'hôpital ou en maison de repos, tant de propos peuvent être source de réflexion et révélateurs de situations de vie. Les mots sont rarement prononcés sans raison. "Derrière une petite phrase, beaucoup de choses se cachent. Et chacun l'entend à travers ses filtres et son cadre de référence. C'est vraiment délicat", estime Maribé Carlier, à l'initiative du projet avec Walter Van Goubergen, responsable de la pastorale de la Santé pour la région de Bruxelles.
Le soignant se trouve généralement en première ligne face aux paroles de la personne soignée. Il a l'avantage d'être en prise directe avec des signaux, qu'il convient ensuite de décoder. Mais encore faut-il en avoir le temps, l'envie ou la sensibilité… Or la dimension spirituelle est rarement accompagnée, observe Mathilde van den Bogaert, l'une des deux chevilles ouvrières actuelles du service Spiritual Care. "Car comment valoriser financièrement ce temps passé à prendre ce besoin en compte ?" Dans un monde où chaque geste importe, où le temps presse pour répondre à des exigences accrues de rentabilité, comment grapiller ces quelques minutes d'écoute qui changent tout ? "Ce qui est particulier au besoin spirituel par rapport aux autres besoins – physique, psychologique et social – c'est qu'il n'est pas quantifiable. C'est de l'ordre du subjectif", explique Mathilde van den Bogaert. Quels sont donc les freins présents dans l'entourage des malades ? Parmi les difficultés majeures se retrouve le manque de temps, mais aussi le manque de disponibilité intérieure, le surgissement de fausses croyances ou encore la peur d'être happé par des questionnements sensibles ou douloureux. Le chagrin ou les angoisses peuvent avoir des allures de miroir et déstabiliser celui qui y fait face. Il n'est pas simple d'être traversé par le désarroi des autres, sans y perdre ses certitudes.
Un outil belge
C'est au service d'aumônerie de l'hôpital Sint-Lukas à Bruges que l'initiative des indicateurs spirituels (spiritwijzer) a vu le jour. Ensuite, "une traduction et une adaptation à la culture et à la sensibilité francophone ont été réalisées", dans le cadre du service interdiocésain Spiritual Care, lancé en janvier 2020, soit quelques semaines avant le début de la pandémie. "Quand on parle d'aumônerie, on entend généralement les rites et les sacrements. Or les aumôniers sont des accompagnateurs spirituels", observe encore Maribé Carlier. Leur présence ne se limite pas au seul moment du départ, mais elle accompagne le malade durant tout son cheminement, les bons jours comme les moins bons… "Ce projet est né à partir des réflexions concernant l'accompagnement de personnes en fin de vie. Il y a beaucoup de besoins en termes de formation: acharnement thérapeutique, euthanasie, suicide assisté, sédation… Et il y a également un besoin de soutien, parce que les accompagnateurs sont confrontés à des questions délicates, parfois déstabilisantes et confrontantes. Ils ont besoin de lieux et de personnes qui puissent écouter leur malaise, leurs questions ou être là pour recevoir leur vécu", précise la formatrice. "Avec la pandémie, les besoins spirituels n'ont pas été accentués, mais leur présence a émergé et rend d'autant plus important de les entendre." Plus que jamais se fait sentir "un besoin d'écoute, de présence et d'accompagnement".
Briser les apparences
Les indicateurs spirituels ont été conçus pour répondre à deux démarches complémentaires. En premier lieu, il s'agit de déceler, de repérer, de décrypter les questions avec une dimension existentielle ou spirituelle. "Nous nous basons, avant tout, sur ce qui est à voir et à entendre", souligne Mathilde van den Bogaert. "Certains indicateurs spirituels sont orientés vers la détection, comme la roue. Sur celle-ci sont reprises toutes des phrases exprimées par des patients, qui ont été répertoriées. C'est comme un jeu de piste. Il faut exploiter ces indices et comprendre ce qu'ils veulent dire", complète Maribé Carlier. Comme son nom l'indique, la roue n'est pas statique. Elle se compose de trois thématiques majeures: le sens, la raison d'être et le récit de vie; ensuite viennent les émotions et les sentiments; eux-mêmes suivis par une troisième catégorie couvrant les relations, l'appartenance et la transcendance. Ces trois parties ne se chevauchent pas, mais se complètent. "En donnant des pistes pour identifier ce qui se passe, cela permet au soignant, qui est en première ligne, de prendre contact avec une personne qui pourrait, à son tour, accompagner le patient : un psychologue, un assistant social ou un accompagnateur spirituel", explique Maribé Carlier. Toutefois "le soignant peut faire un premier accompagnement, s'il est lui-même dans l'écoute, mais aussi relayer auprès d'une personne de la seconde ligne, spécialisée dans le domaine de l'accompagnement. Quand les besoins sont identifiés, le relais passe généralement par l'aumônerie catholique en lien avec les accompagnateurs des autres philosophies ou religions." Les soignants sont ainsi invités à assurer le passage du flambeau auprès des accompagnateurs chrétiens, musulmans, laïcs.
Soigner l'intériorité
Dans un second temps, vient celui de l'approfondissement. "Ces outils permettent d'explorer ou de creuser les questions spirituelles. Cet aspect spécifique s'adresse davantage aux accompagnateurs spirituels. Formé d'une série de cartes-photos, à l'arrière desquelles il y a une série de questions, le jeu sera utilisé avec un dé à six faces, en individuel ou en équipe. En effet, la notion de spiritualité peut être travaillée en équipe d'infirmières, d'aumônerie, avec des jeunes, dans le monde du handicap… Le jeu constitue un tiers entre l'animateur et les participants. Cela ouvre vraiment à la parole", confirme Maribé Carlier. Ainsi, l'usage des indicateurs spirituels ne se limite-t-il pas au seul univers des soins. "Ces outils sont plus polyvalents qu'imaginé au départ." Les personnes pour lesquelles ces indicateurs peuvent s'avérer des ressources utiles et favoriser la communication sont nombreuses. Citons les équipes pastorales et le personnel soignant des hôpitaux, des maisons de repos et de soins, les soignants à domicile, les travailleurs du monde de la santé mentale et du secteur du handicap, mais aussi les patients, les résidents, les bénéficiaires, les familles et l'entourage de ceux-ci, sans oublier des contextes complètement différents comme celui de la pastorale des jeunes, la pastorale des couples et des familles, le monde carcéral… La portée de ces outils est vaste. "Ils ne sont pas uniquement centrés sur l'aspect religieux de la spiritualité. Celle-ci est plus large que la religion, puisque c'est ce qui touche aux questions existentielles", précise Maribé Carlier. "La religion fait partie de la spiritualité, mais elle n'est pas toute la spiritualité." Il ne s'agit donc pas de remettre les questions religieuses au premier plan, avec les indicateurs spirituels. "Nous prenons la personne dans sa globalité, sur les plans physique, psychique, social et spirituel."
Une écoute sur le terrain
"Les soignants sont oppressés par le temps. C'est pour cela que la dimension spirituelle des patients est peu prise en compte. Or la dimension spirituelle ne concerne pas un moment précis, mais plutôt un état, une manière d'être avec le patient, de lui parler, de le regarder. Ce n'est pas quelque chose à faire en plus, mais c'est quelque chose en plus à être. Cela n'augmente pas les tâches et la charge de travail. Au contraire, si on prend en compte cette dimension spirituelle, le patient est plus impliqué et davantage dans le soin. Du coup, celui-ci est réalisé plus facilement, la qualité du soin augmente, ce qui valorise aussi le soignant. Au départ, cela demande d'apprivoiser la dimension spirituelle et les outils, mais c'est un gain de temps par la suite", estime Mathilde Van den Bogaert. Intéressée par une approche humaniste des soins, celle-ci apprécie que "la personne humaine y soit considérée dans sa singularité et son vécu, comme une personne unique, et accompagnée dans le soin (au singulier)."
Des formations accessibles
La commission interdiocésaine de la pastorale de la Santé est partenaire du RESSPIR, le Réseau Santé, Soins et Spiritualités. L'idée est, notamment, de faire connaître les activités développées au sein du service Spiritual Care, dont les outils spirituels pourraient faire école à l'étranger, pourquoi pas ! "Nous mettons sur pied des formations pour utiliser et s'approprier ces outils, en lien avec les équipes pastorales des différents lieux: hôpitaux, maisons de repos, centres de soins…", précise Maribé Carlier. L'invitation est lancée aux personnes désireuses de développer la pratique des outils spirituels dans leur environnement.
Angélique TASIAUX
Une roue, un livret, un dépliant et un jeu composent l'ensemble, vendu dans une valisette. Les quatre outils peuvent toutefois être acquis séparément, selon les besoins estimés.
Infos : [email protected]
*****


