Aujourd’hui, le succès des rites chrétiens est en berne. Ne serait-ce pas parce qu’ils se sont dépouillés du sens du mystère? Et si l’Eglise s’était trompée? Voici une opinion de Baudouin De Rycke, enseignant et auteur d’essais sur le thème de l’éducation.

Peut-on se prononcer sur la gestion des affaires religieuses quand on n’a pas des connaissances théologiques approfondies? Il me semble que oui. Aux yeux d’un simple fidèle, les arguments théologiques – ou même sociologiques ou philosophiques - ne suffisent pas nécessairement à expliquer la désertification des églises depuis un demi-siècle. Personnellement, je n’ai jamais compris que l’Eglise éprouve autant de difficultés (ou de réticences) à s’appuyer sur les subtilités de la psychologie humaine pour aider les fidèles à s’arracher aux automatismes matérialistes du monde.
Le contraire de ce qu’il aurait fallu
A-t-on le droit, sans être automatiquement taxé de sentimentalisme ou de traditionalisme obsessionnel, de considérer, avec le recul qu’offrent les quelque soixante années qui nous séparent de Vatican II, que la rénovation et la simplification des rites a considérablement appauvri – sinon anéanti – l’atmosphère de Sacré qui régnait jadis dans nos églises? N’est-il pas légitime de penser que l’Eglise s’est naïvement et progressivement dépouillée de l’élément en réalité le plus attirant dans un contexte de rationalisme triomphant: le MYSTÈRE…? Ne fallait-il pas l’accentuer encore, ce mystère, plutôt que de mettre les cérémonies religieuses au goût du jour…? Qu’est-ce que "le goût du jour", sinon, le plus souvent, le manque de fantaisie, de saveur et de poésie?(1) Quand je pense aux divers courants d’idées qui occupaient l’esprit de la jeunesse des années septante (la redécouverte des sens, le New Age, les grands festivals de musique, la pensée orientale, le rêve…); quand je vois d’autre part les mêmes attirances pour le mystère et le rêve se manifester ces dernières décennies à travers la passion du fantastique (Harry Potter, Le Seigneur des anneaux, Twilight…), je me dis que l’Eglise a peut-être donné aux dernières générations le contraire de ce qu’il aurait fallu…
Est-ce qu’on peut nourrir le besoin de RÊVER et de SE DÉTACHER un peu du monde (c’était le cas de la jeunesse de mon époque et ce l’est sans doute plus encore aujourd’hui) en traduisant une langue ancienne par la langue du quotidien? Décider que le prêtre se tournera désormais vers l’assemblée et qu’il parle la langue de Molière, qu’est-ce donc, sinon nous ramener à la grisaille de nos habitudes, nous ramener à la réalité obsessionnelle (mais quelle réalité…??), aux éternelles épousailles de l’homme avec cet intellect qui le ramène invariablement à la terre? Et n’est-il pas plus facile de s’arracher à l’affairisme et à la froideur du quotidien en se laissant bercer par le charme d’une langue "délicieusement inaccessible?"
Quelle aubaine de rêver!
Du point de vue de l’homme convaincu de la présence silencieuse de Dieu dans sa vie, le seul changement réellement nécessaire eût été de renforcer la connaissance des symboles puisque, par nature, cette connaissance ouvre l’esprit à l’invisible. Réformer le culte, ce pouvait être aussi flatter les sens par la musique: faire monter dans les voûtes, par les moyens technologiques toujours plus avancés, la "grande musique", celle qui vous arrache du plancher des vaches pour côtoyer un instant l’autre monde (je pense à Pärt, Allegri, Pergolese, Bach… ou encore cette mélodie grégorienne, dont Bernard de Clairvaux savait l’importance pour disposer le cœur à l’amour et à l’intelligence du mystère) (2). Ou encore flatter l’odorat par les odeurs d’encens et la vue par une architecture qui échappe à un modernisme parfois glaçant…
Je crains que mes délires nostalgiques ne convainquent plus grand monde. Mais quelle aubaine de rêver, le temps de quelques lignes, d’une pareille évolution, dans le désert du sentiment et la raréfaction du merveilleux… Comme l’écrivait Henri Troyat dans son commentaire du roman L’idiot de Dostoiëvski, la foi ne s’obtient pas de déduction en déduction, comme la solution d’un problème. On ne la gagne pas par l’intelligence, mais par le sentiment (3).
(1) Comme l’a écrit Bertrand Vergely (Petite philosophie pour jours tristes, éd. Milan, p.121),
il y a une nostalgie positive et créatrice. Celle-ci consiste à désirer que ce qui a été bon le
demeure. Une chose est de courir derrière sa jeunesse perdue, en désirant que ce qui ne peut
pas être soit. Une autre consiste à vouloir préserver la qualité des choses, en désirant que ce
qui est continue à être. Dans un cas c’est vouloir le néant. Dans l’autre, l’être. La vie n’est
pas concevable sans un constant retour à l’être ainsi qu’à la qualité des choses. Aussi existe-t-il une nostalgie positive, une "bonne" maladie du retour.
(2) Marie-Madeleine Davy, Encyclopédie des mystiques/II, ED. Payot & Rivages, 1996, p.138.
(3) Henri Troyat, Dostoïevski, Fayard, Nouvelle édition, 1990, p. 282.
