Alors que la pandémie nous a rappelé l'importance de nos propres fragilités, certaines orientations du "monde d'après" semblent inviter les personnes fragiles à demeurer à l'écart. Notamment lorsqu'il est question de cultes. Est-ce bien normal ? Pas pour Isabelle Dagneaux, médecine généraliste et philosophe.
Dans le protocole qui décline les consignes pour l’organisation des cultes se glisse un conseil qui a retenu mon attention : « Les personnes faisant partie d’un groupe à risque sont invitées à rester chez elles ». Cela se trouve entre « Les contacts physiques entre les personnes sont interdits (…) » et « Les personnes présentant des symptômes d’une infection au COVID-19 (…) et leur famille ne sont pas autorisées à venir ». Une non-invitation entre deux interdictions. Outre le mélange de style (interdictions / conseil) qui brouille la communication, cela éveille en moi des questions. J’en relèverai trois.
- Alors à quoi ça sert, tout ça ?
Je pensais que les protocoles « sanitaires » avaient pour but de nous aider à rester « sains », autant que faire se peut, de pouvoir nous retrouver en limitant les risques de contaminations. S’il ne s’agit pas de pouvoir accueillir à nouveau tout le monde, y compris les personnes plus à risque, à quoi servent les heures passées à élaborer ces protocoles et les efforts fournis pour les appliquer ? Doutons-nous de leur efficacité, même si elle n’est jamais maximale ? Ou doutons-nous de notre assiduité à les appliquer ? A quoi servent tous les efforts réalisés pour vacciner en priorité les personnes à risque de Covid sévère ? Les dizaines d’heures passées en réunion (à distance) pour certains responsables de services de santé afin de définir les groupes prioritaires à vacciner ; l’élaboration de systèmes informatiques de sélection, d’appel, d’inscription ; le travail fourni par les médecins pour contacter, informer, rassurer, encourager les personnes concernées ; la mise sur pieds des centres de vaccination et el travail de tout le personnel qui s’y déploie ?... Si tout cela ne nous permet aujourd’hui d’accueillir que des personnes pour qui le risque « Covid » est faible, alors je me demande à quoi tout cela a servi, tant les efforts fournis pour la vaccination que dans le respect des règles sanitaires.
- Avons-nous peur de la « culpabilité de transmission » ?
Aujourd’hui, nous avons intégré assez largement que nous rassembler est risqué et même entrer en contact avec les autres – est-ce pourtant si neuf ? Heureusement la vie et notre soif de relations sont souvent les plus forts. Mais la crainte reste, plus ou moins forte selon les personnes : crainte de tomber malade mais aussi de transmettre un virus potentiellement dangereux. Ce que j’appelle la « culpabilité de transmission » relève, bien avant l’ « ère Covid », de ce que peuvent vivre des parents qui avaient un rhume qui s’est révélé être une dangereuse bronchiolite chez leur nourrisson. Ou de ce qui peut se vivre dans les familles où se transmet une maladie génétique. La vie est un cadeau, une transmission de personnes à personnes… un cadeau fragile ! Nous la transmettons avec ses failles, qui font partie d’elle, et en même temps avec ses possibilités de rebondir, de reconstruire. Allons-nous nous priver de transmettre la vie par nos engendrements, mais aussi par nos relations, nos rassemblements, nos gestes, notre proximité parce qu’elle est fragile, risquée ? Quelle place laissons-nous à tout ce que nous donnons, pas seulement quelques virus (et il en existe d’autres que le SRAS-CoV 2 !) mais aussi la relation qui donne sens à l’existence, la bienveillance qui donne force et courage, les célébrations qui nous font vivre dans un « corps » plus large – et bien d’autres choses encore !?
- Pouvons-nous passer de l’application de normes à l’exercice d’une responsabilité (collective) ?
Un tel conseil à rester chez soi en cas de fragilité porte avec lui un risque majoré de contrôle social : « Tu as vu un tel, il ose venir alors qu’il sort d’une chimio (ou est obèse) ?... ». Avec la gestion de la pandémie Covid, nous avons retrouvé une hétéronomie (des règles édictées par d’autres que nous devons appliquer) qui tranche avec une certaine conception de l’autonomie des personnes – parfois erronément entendue comme un auto-détermination individuelle. Cette hétéronomie laisse peu de place, selon certains, aux « libertés individuelles »… mais pas non plus au discernement, au débat social, à une vision plus large de la santé que celle centrée sur un seul virus, et à la responsabilité des personnes, envisagée dans un corps collectif. Si une telle hétéronomie se justifie en période d’incertitude forte et de non-connaissance comme les premiers mois d’une crise, on peut s’interroger sur sa pertinence, son efficience et son caractère éthique une fois dépassé ce temps. Aujourd’hui encore, il ne nous est pas d’abord demandé de peser les choses et de prendre une décision « en âme et conscience » en tenant compte des autres et de nous-mêmes, pour le bien de tous, mais il nous est demander d’appliquer des règles – dont la complexité et le caractère changeant ne nous facilite pas la tâche. Aujourd’hui, à certains endroits, à un niveau local, discernement et débat peuvent se vivre, en respectant les craintes des uns et le besoin de respirer des autres. Ne serait-ce pas un beau défi de pouvoir élargir cette prise de responsabilité collective et bienveillante ? En particulier pour pouvoir retrouver et accueillir les plus fragiles – considérés tels sur le plan « Covid » et sur tous les autres plans ? Car sans cela, à quoi tout cela sert-il ?

