Faisons place !


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Faisons place !
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Par La rédaction
Publié le - Modifié le
4 min

Souvenir d’un voyage en voiture, au Québec, où je me suis retrouvée un peu par hasard sur une route aux confins des Appalaches, une route rectiligne, au beau milieu de la forêt. J’ai roulé près d’une heure sans croiser la moindre voiture, sans traverser le moindre bourg ou village. Pas de réseau téléphonique, évidemment. Je me suis arrêtée. Pas un bruit, sinon le frémissement du vent dans les sapins, rayé par moment par le cri d’un oiseau inconnu. Sentiment enivrant de me retrouver seule, toute petite au beau milieu d’un monde déserté, sorte de genèse. Lorsque je raconte ce souvenir marquant, la question, immanquablement, est posée: "Et tu n’avais pas peur? S’il t’était arrivé quelque chose?..." – comme si se trouver à 150 kilomètres de ce qu’on appelle la civilisation relevait de l’exploit. Il est vrai qu’en notre petit pays, il est devenu impossible de faire plus de 15 kilomètres sans rencontrer âme qui vive, hormis tout de même quelques voitures.
"La nature a horreur du vide", aurait écrit le philosophe grec Aristote. Le psychiatre et explorateur suisse Bertrand Piccard conteste quant à lui cette affirmation, estimant que c’est l’être humain qui déteste le vide – autant, ajoute-t-il, que les points d’interrogation… De fait, tout ce qui évoque le vide, cette "absence de", provoque aujourd’hui malaise, inconfort, anxiété. Le silence est en voie de disparition, au point que beaucoup de jeunes reconnaissent qu’il leur est insupportable. Le bruissement médiatique est continu, tout comme l’écho des autoroutes qui enserrent la ville; il n’est jusqu’aux ascenseurs, parkings et magasins qui ne dégoulinent de fonds musicaux sirupeux. Quant aux espaces vides, ils évoquent pour beaucoup la pénurie, la gêne, le manque, comme les rayons de supermarchés dévalisés au début de la pandémie, qui rappelaient, à qui les avait connus, ces magasins désolés des pays de l’Est sous l’ère communiste. A la façon du cancer, les objets ne cessent de proliférer: bien matériels, mais aussi virtuels désormais – tout est disponible, tout est à disposition, il n’y a plus qu’à prendre, et le plus souvent à acheter. Annonce-t-on l’ouverture des magasins un dimanche de Toussaint et voici que se forment des foules et des files infiniment plus nombreuses que celles qui se présentaient autrefois au cimetière! Quant aux polémiques à propos des biens jugés "essentiels" et "non essentiels" en cas de fermeture, elles trahissent combien notre vie quotidienne se trouve dorénavant encombrée d’une multitude de choses censées répondre à de véritables besoins. Comme s’il se creusait, en l’absence de ces possessions, un vide, un trou dangereux dans lequel nous risquons de dégringoler.

Réapprivoiser le manque
"On nous fait croire / que le bonheur c’est d’avoir / de l’avoir plein nos armoires / Dérision de nous dérisoires…", chante l’indémodable ami Souchon. Qui donc est ce "on" qui nous trompe et nous leurre? Personne en particulier, aucun fomenteur de complot. On aura beau crier haro sur les multinationales: qu’on le veuille ou non, elles n’existent, en réalité, que grâce à la complicité des millions de citoyens qui s’y approvisionnent. Oui mais, dira-t-on, elles créent sans cesse de nouveaux besoins! Certes, mais s’il n’y avait ce "manque à combler" (définition du besoin), qui nous fouille et nous mord, leurs sollicitations feraient long feu… En ce sens, le temps de confinement est, pour beaucoup d’entre nous, une véritable épreuve – et encore a-t-il été cette fois aménagé afin de préserver, nous dit-on, non seulement un minimum d’activité économique, mais jusqu’à notre santé mentale. Sans aucun doute, être entassés à six dans un petit appartement, sans que chacune et chacun dispose d’un minimum d’espace personnel, c’est également une épreuve – et cependant le lot de centaines de millions d’êtres humains sur la planète. Pour autant, tous ne deviennent ni fous ni dépressifs.
Peut-être l’espace proprement vital, celui qui assure et protège notre humanité se trouve-t-il en notre être intime, là où nous nous retrouvons dans la plus grande solitude, dans la plus grande vérité. Là où certaines et certains se sentent rejoints par autre et plus grand qu’eux-mêmes. Si cet espace est ressenti comme un manque, si le silence qui en livre l’accès ravive en nous la peur du petit enfant dans le noir, si notre existence vacille alors comme celle d’une marionnette dont on a coupé les fils, nous pouvons mesurer alors à quel degré nous avons aliéné nous-mêmes notre liberté. Nous arrêterons peut-être de fustiger celles et ceux qui s’en remettent à des chefs populistes de bas étage: ils ne font que montrer crûment, sans détour, ce qu’il advient de l’humain lorsqu’il se déprend de sa faculté de choisir. Si l’épreuve du confinement pouvait nous permettre de réapprivoiser le silence, l’absence, le manque, la lenteur, le questionnement – ces racines de l’être intérieur –, alors ce serait une vraie guérison!

Myriam TONUS
Laïque dominicaine,
Accompagnatrice fédérale de Sens du Patro

Catégorie : En dialogue

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