
CC Pixhere
Depuis un an, Eddy est visiteur volontaire pour le Jesuit Refugee Service au centre fermé de Merksplas. Père et grand-père, il partage son témoignage sur le vécu et la solidarité intergénérationnelle dans ce centre fermé, tout en reliant son engagement à des passages bibliques.
"Mon père était un Araméen errant (ndlr: les Araméens sont un peuple de l’actuelle Syrie, et de l’Irak). Il est allé avec un petit nombre d’hommes en Egypte, et tandis qu’il séjournait là comme étranger, ils sont devenus un peuple nombreux et puissant. Quand les Egyptiens nous maltraitaient, opprimaient et nous imposaient de lourds travaux d’esclaves…. " (Dt 26, 5-6)
Rien de nouveau sous le soleil: les errants, les réfugiés sont de tous temps. Aujourd’hui comme autrefois: ils sont numérotés, réduits à un ‘dossier’, on les évite, on les accuse de tous les maux, ils sont poussés dans des ghettos. Dans les centres fermés comme le CIM( Centre pour Illégaux de Merksplas), ils sont réduits à un numéro de dossier. La plupart sont couchés, affalés, quand on est en visite: une attitude physique qui trahit le psychique. Ils ne sont plus maîtres de leur propre vie, de leur avenir: ils dépendent de la décision du ‘système’. Un système qui mine leur droit à une existence vraiment humaine – quand ils ne sont pas condamnés, ou quand ils ont purgé leur peine. Une date de fin de détention peut bien se trouver dans le dossier, mais c’est plutôt un mirage: un destin qui veut que la détention soit prolongée deux, trois… - voire cinq ou six fois… - d’un ou deux mois… Cela les pousse au désespoir, les rend malades ou révoltés.
"Insensé, cette nuit même on te redemande ta vie, et tout ce que tu auras accumulé, qui l’aura?" (Lc 12, 20)
Ici, dans l’Occident riche et libre, nous vivons dans une abondance qui pour beaucoup va de soi. Une abondance de stimulants, d’information, de nourriture, d’énergie. A un pas de menacer la diversité biologique pour la sainte consommation… et nos greniers. Reconnaissons-nous notre humanité menacée dans le visage de l’autre ? Du pauvre, du malade, du mourant, du prisonnier, du réfugié ?Ou les voyons-nous comme une menace pour notre vie en pays de cocagne ?
"Quiconque donnera à boire, ne fût-ce qu’un verre d’eau fraîche, à l’un de ces petits en sa qualité de disciple, en vérité je vous le déclare, il ne perdra pas sa récompense" (Mt 10,42)
Cela fait chaud au cœur de voir comment ils s’entraident, ces hommes sans pouvoir, comment ils se rendent service. Un jeune Marocain essaie de sortir un Est-européen d’un profond désarroi, un Kurde de trente ans s’intéresse au sort d’un vieux Turc malentendant qui vient d’arriver au centre et est tout perdu. Un Algérien de cinquante ans sauve la vie d’un jeune Palestinien désespéré et devient comme un père pour lui. C’est lui qui, grâce à nos visites, nous déclare à la fin de notre conversation – c’est sa conviction, sa foi – "Vous aussi, vous allez au paradis" - la destination à laquelle il croit, qui le motive pour continuer à croire contre toute évidence en un avenir, pour lui-même et pour les autres anonymes numérotés. Par cette solidarité, un endroit ténébreux – un centre fermé – devient un peu ciel sur terre. C’est [pour moi] un privilège de pouvoir chaque semaine faire une visite au ‘paradis’…
"Il le déclarera, le Très-Haut, le Seigneur. Il écrira dans le livre des peuples: ceux-ci aussi y sont chez eux. Alors ils danseront et chanteront: la source de notre vie c’est Toi" (Ps. 87)
Eddy DENCKENS, visiteur volontaire dans le centre fermé de Merksplas
NB: Le Jesuit Refugee Service Belgium est actif dans tout ce qui concerne la politique migratoire et auprès des migrants. Parmi ses actions, trois sont à épingler. Avec d'autres organisations de la société civile, il a proposé des réponses durables et solidaires au rapport Bossuyt. Il s'agit d'une commission du même nom créée en mars 2018 pour évaluer la politique de retour menée par la Belgique, suite aux faits présumés de torture subis par des ressortissants soudanais après leur expulsion. Pour rappel, une délégation des autorités soudanaises, invitée par le gouvernement de l’époque, les avait identifiés à l’intérieur de centres fermés. Mi-septembre 2020, le rapport final de cette commission était présenté en commission de l’Intérieur. Les organisations ont été entendues par les parlementaires ce 21 octobre.
En Belgique, le JRS a mis sur pied un nouveau projet: Plan Together. Il s'agit d'un service de conseils aux familles ayant des enfants de moins de 16 ans sans résidence légale. Ils sont accompagnés chez eux et soutenus juridiquement, socialement et psychologiquement afin d’œuvrer pour un avenir durable.
Enfin, un livre vient de paraître, écrit par Xavier Dijon "Les frontières du droit. Quelle justice pour les migrants?" L'auteur se demande si les États nationaux doivent, d’un point de vue éthique, ouvrir leurs frontières à tout étranger qui s’y présente, ou ont-ils au contraire le droit de les fermer ? Cette question touche un bon nombre de thèmes fondamentaux: le sens de l’Etat et l’Etat mondial, l’individualisme et le communautarisme, l’éthique et la politique, les sources du droit national et du droit international, le droit naturel et le droit positif, la justice commutative et la justice distributive, les droits de l’homme, etc. Comment déterminer, en un tel contexte, ce qui est juste ?
Plus d'infos sur le site du JRS

