Vous avez peut-être vu et entendu cette institutrice primaire qui aurait bien voulu consoler un enfant en le prenant dans ses bras mais qui, vu les règles sanitaires, n’a pas pu le faire. Et elle raconte cet événement avec beaucoup d’émotion. Jeudi dernier, j’ai reçu longuement un jeune détenu. A un moment, des larmes ont commencé à couler de ses yeux, même s’il a voulu les retenir. Il me semblait juste de lui faire une accolade, mais n’était-ce pas imprudent? Je n’ai pu que partager ses larmes. Des personnes marginalisées peuvent se sentir encore plus rejetées par les "gestes barrières": "je ne suis pas un pestiféré!" Par expérience, dans les communautés Foi et Lumière, nous savons combien le toucher est essentiel avec les personnes vivant avec un handicap physique et/ou mental. Nous avons tous été émus par ces personnes recluses dans les MRS se laissant glisser vers la mort sans le contact d’une main réconfortante.
Depuis le début du confinement, le renoncement le plus difficile est sans doute la mal nommée "distanciation sociale" qui empêche toute poignée de mains, toute embrassade. "On ne le dira jamais assez: gardez vos distances." Certes, les raisons sanitaires imposent cette situation. D’ailleurs, les Romains l’avaient bien compris puisque le mot contactus signifiait à la fois contact mais aussi contagion, souillure.
Et pourtant, nous sommes des êtres de contact, depuis notre vie fœtale ("touche pour sentir comme il bouge") jusqu’à l’heure de notre mort quand quelqu’un dira, nous touchant, "il ne respire plus". Et entre ces deux moments fondamentaux, notre contact avec le monde passe par notre corps; l’affection et l’empathie s’expriment aussi par la rencontre personnelle et corporelle; le toucher (tactus, en latin) est réciproque et s’illumine grâce au contact, le tact avec une idée de communion, d’intensité et même d’achèvement (con latin) et bien sûr dans le respect de l’autre; le toucher rend l’expérience certaine ("touche pour voir, pour être sûr, pour croire"); la célébration de l’eucharistie, qui nous manque quasi physiquement, atteint son sommet quand nous pouvons toucher le "corps" du Christ. "Le toucher nous dit en particulier où l’autre se situe, proche ou lointain, à peine effleuré ou étreint; c’est le sens qui nous enflamme de joie dans les relations jusqu’à l’allégresse" (Enzo BIANCHI).
Paradoxalement, en cette pandémie, pour ne pas nous sentir seuls, nous avons été pris par une boulimie de contacts, mais quasi uniquement virtuels, et en regardant tout toucher comme suspect voire dangereux! De plus, le port du masque, qu’il soit obligatoire ou vivement conseillé, renforce cette barrière du toucher; comment s’embrasser à travers ces épaisseurs? Heureusement, il nous reste le regard pour rester en contact. Selon les nécessités de la sécurité carcérale, il arrive que les seules manières de se rencontrer en prison, c’est par l’œilleton, cette petite fenêtre à hauteur d’yeux. Il est bien vrai "qu’un regard lumineux réjouit le cœur!" (Proverbes 15, 30) et que de belles vérités peuvent ainsi se partager!
Lorsque nous pourrons de nouveau nous serrer la main et nous embrasser, nous serons peut-être davantage conscients de l’importance de ce sens pour la qualité de nos relations. Le toucher nous permet de faire de nos rencontres une véritable œuvre d’art!
Jean-Louis DEFER, aumônier catholique à la prison de Lantin

