L’actualité offre des paradoxes étonnants. En Belgique, l’idée d’un congé de paternité plus long et obligatoire fait son chemin. Et je m’en réjouis! En France, on envisage la possibilité de la PMA, procréation médicalement assistée, pour les couples de lesbiennes et les femmes seules, déjà autorisée en Belgique depuis 2007. Le père deviendrait donc légalement inutile. Il serait dorénavant optionnel, facultatif, tout simplement superflu. Or, les dernières décennies avaient revalorisé son rôle: le père assiste à l’accouchement et il lange, il donne le biberon et le bain. Il fait des efforts pour ne pas rentrer trop tard afin de pouvoir câliner le petit. Un pas en avant, un pas en arrière.
Instinctivement, quelque chose en moi dit non à cette option française. J’ai essayé d’aller plus loin, m’informant auprès des psychologues, des psychanalystes, des anthropologues, des philosophes, bref, auprès des gens plus savants que moi.
Au nom de quoi?
Qu’ai-je appris? Tout d’abord cette loi fondamentale de toute relation et de toute croissance humaine: il faut un "tiers", un troisième. Chacun l’est à son tour et empêche les deux autres de tourner en rond. Dans la famille, le père est celui qui empêche la relation fusionnelle entre la mère et l’enfant de devenir pathologique. Il vient couper le cordon ombilical. Que de fois n’aura-t-on pas cité Saint-Exupéry et son fameux "regarder ensemble dans la même direction". S’il n’y a pas de tiers, je n’ai que les yeux du deuxième où, finalement, je me mire moi-même, comme Narcisse dans l’eau claire de la source.
Il y a en chacun de nous du féminin et du masculin, mais en parts inégales. Ces deux dimensions, essentielles, supposent idéalement, pour se développer, la rencontre d’un homme et d’une femme, psychologiquement et biologiquement. On le sait, cela ne se passe pas toujours ainsi. Des accidents peuvent se produire: séparation conjugale, décès prématurés… Un conjoint peut se retrouver seul. Mais de là à instituer ce manque dès le début, à écarter volontairement le père biologique, à nier d’emblée cette altérité, à négliger la profonde unité entre le somatique et le psychologique, il y a un pas que je ne franchirais pas. Une des chances de s’épanouir selon toute son humanité est en effet délibérément refusée à l’enfant. Mais au nom de quoi?
La différence sexuelle, essentielle pour définir un être humain, est ici affectée et le lien avec la culture est majoré au détriment de celui avec la nature biologique. Certes, les relations entre le féminin et le masculin sont pour une part une construction sociale, mais pas uniquement. Il y a aussi un fondement corporel. Seule la mère porte dans son sein et allaite. Il faut articuler le social et le biologique. L’égalité – que je souhaite – ne fait pas l’identité.
Adieu Mère nature
Nous commençons à regretter que "Sapiens" – nous, donc! – ait abusé de la nature qui nous entoure et qui est notre berceau, agissant en "maître et possesseur" (Descartes) et la considérant uniquement comme à sa disposition en la soumettant entièrement à sa propre loi, sans respect pour elle. Voici maintenant que nous voulons forcer notre propre nature humaine et son enracinement biologique. On a pu entendre un député français dire qu’il militait pour un "droit à la procréation sans sexe pour tous"! Le transhumanisme invite l’être humain à dire définitivement adieu à Mère Nature, comme l’écrit Max Moore dans la lettre qu’il lui adresse. C’est ce qui est à l’œuvre dans cet oubli du père. Cela me rappelle Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley. Mais à l’époque, c’était de la science-fiction. Aujourd’hui, cela devient progressivement notre réalité culturelle.
Beaucoup craignent que nous assistions à une rupture anthropologique majeure. Sans doute faudra-t-il plusieurs générations pour en comprendre toutes les conséquences. Mais pourquoi néglige-t-on le sage principe de précaution, même si, sans être automatique, la résilience est toujours possible?
Charles DELHEZ sj

