Le Carême. Pour un usage évangélique de l’ascèse…(article Pastoralia Mgr Hudsyn)


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Le Carême. Pour un usage évangélique de l’ascèse…(article Pastoralia Mgr Hudsyn)
Par Hellen Mardaga
Publié le - Modifié le
5 min

Même si le Carême a connu un renouvellement intérieur et communautaire considérable dans notre Église, on peut constater qu’il véhicule
encore une vision de la privation, du sacrifice, du renoncement pas toujours très évangéliquement ajusté. Donnant l’impression d’un christianisme considérant le corps comme un ennemi, la vertu comme l’art de se méfier du plaisir, le sacrifice comme l’option préférentielle pour ce qui est désagréable!

 

Je relisais, il y a peu, Louis Bouyer qui fut un maître en vie spirituelle. Il mettait en garde contre les
ambigüités que, à travers l’histoire, l’ascèse chrétienne a pu connaître par manque d’ancrage évangélique. Il évoquait les premiers moines d’Orient dont les pratiques ascétiques n’étaient déjà pas sans excès. Mais leur intention était de se libérer des passions qui pouvaient encombrer leur attachement au Christ. Les moines irlandais, plus tard, y ont mêlé une dimension plus expiatoire:
ils s’infligeaient des souffrances corporelles pour expier les dérèglements moraux qu’ils avaient pu vivre (et ceux du monde). Puis, on ajouta la dimension de réparation: les mortifications réparant les souffrances causées à Dieu par l’humanité. On en vint alors à parler de substitution: en souffrant, on fait retomber sur soi les châtiments qui auraient dû retomber sur les pécheurs, en se substituant à eux…On le pressent, de fil en aiguille, apparaît une question cruciale que posait cet auteur il y a déjà 60 ans: au bout du compte, de quel Dieus’agit-il encore? Quel est ce Dieu
qui attendrait rançon, douleur, sang, voire flagellation? Même si, dans ces visions de l’ascèse, tout n’était pas nécessairement erroné, comment ne pas comprendre que cela a fini par engendrer prise de distance ou rejet de tout ce qui pouvait prôner privation et renoncement.
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Renoncement…le retour!

Et pourtant, voilà qu’apparait un phénomène contemporain étonnant: le retour du renoncement! Par exemple, ce qui ne fait pas nécessairement plaisir aux cafetiers, le succès de la «tournée
minérale», un mois sans alcool! Et voilà que suit une série de «mois sans» … du sophistiqué «mois sans aliments ultra-transformés» au «mois sans réseaux sociaux». Et bien d’autres encore, comme tout récemment, venu de Flandres, «un mois sans râler», parce qu’un esprit négatif ne vous mènera jamais à une vision positive!

C’est donc que le manque, la prisede distance, le jeûne, l’abstinence auraient du sens. Qu’ils permettraient une heureuse «remise à zéro» du corps et de l’esprit. Qu’ils désencombreraient. Qu’ils permettraient de faire de la place à ce qui est plus essentiel. Et c’est visiblement motivant pour bien de nos contemporains: il suffit de voir l’attrait que suscite la méditation, malgré les sacrifices qu’elle demande sur la gestion de son temps, ou le succès des sessions de jeûne avec ses privations évidentes. Succès d’autant plus interpellant pour nous, que notre tradition chrétienne a toujours relié croissance spirituelle et ascèse. Il ne faudrait peut-être pas que les chrétiens – du moins catholiques et occidentaux – perdent de vue ces trésors de sagesse spirituelle dont ils ont hérité et qui ont toujours fait partie de ce temps fort, personnel et ecclésial, qu’est le Carême.
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Le Carême: pour quoi?

Quelle est la visée du Carême? C’est un chemin qui mène à Pâques et l’important, dans ce chemin, c’est son but: le Carême nous invite à un recentrement sur l'essentiel. Les lectures du
mercredi des Cendres nous en précisent les traits: revenir vers le Seigneur notre Dieu; se rendre disponible au Christ et à sa Parole, pour devenir ses ambassadeurs et les coopérateurs de son amour donné sur la croix à tous les hommes; permettre à l’Esprit de nous travailler de l’intérieur pour ne pas laisser sa grâce sans effet, pour nous laisser transformer par sa puissance de résurrection et en rayonner. L’Évangile nous trace pour cela trois itinéraires majeurs: l'aumône, la prière et le jeûne. Trois formes d’ascèse pour ranimer notre vocation de baptisés qui
couve parfois sous la cendre. Trois formes de désencombrement de soi. Une conversion qui passe par ce que Jésus appelle un mourir à soi-même. Non pas mourir à ce que nous sommes, mais mourir à ce qui parfois nous envahit et nous empêche justement de devenir ce que nous sommes: des êtres créés à l’image et à la ressemblance de Dieu, créés pour se laisser aimer et
pour aimer.

Dans son réalisme incarné, la foi nous apprend que dire «oui» à Dieu, à sa puissance de résurrection et de vie en nous, c’est savoir aussi prononcer les «non» que cela demande. Jésus le dit, c’est
savoir aussi renoncer: renoncer à ce qui freine, à ce qui fait obstacle à cette qualité de foi, d’espérance et d’amour que Dieu veut faire grandir en nous, parce que là est le chemin de notre accomplissement humain et divin. Tout parent qui aime et veut aimer… sait que ce chemin ne va pas sans renoncement. Mais il sait aussi que ce chemin est celui qui mène à la joie
de l’amour.
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Trois chemins

L’aumône: retrouver le chemin de l'autre en donnant et en partageant ce qu’on a, et pas seulement ce qu’on est… La pédagogie de l’ascèse chrétienne veut nous transformer en nous entraînant à poser des actes concrets, incarnés. Elle passe par des renoncements qui ne sont pas que «spirituels». Retrouver la joie de se donner, avec gratuité. La joie de la miséricorde et de la solidarité. Sans
paternalisme ni ostentation.

La prière: retrouver le chemin vers Dieu. S’arracher à cette sorte d’engourdissement de l’âme, si facilement accaparée par l’action, par ce que nous faisons, y compris
nos engagements les plus nobles. Les magazines de voyage savent que cela nous est bon… d’où les «échappées belles» qu’ils nous proposent. La prière, c’est vivre ces échappées vers Dieu, vers
sa Parole, ces entrées régulières dans le «secret». Cela passe par du temps donné, du temps pris concrètement sur celui de notre agenda ou sur celui, parfois considérable, que nous consacrons
aux réalités virtuelles, lesquelles peuvent nous laisser pourtant étrangement hébétés…

Le jeûne: faire place au manque dans ce monde de l’immédiateté – et aussi de la bonne chère…
Ordonner ses désirs face aux assuétudes de toutes sortes, savoir un peu rester sur sa faim, ne pas vouloir tout tout de suite, savoir se priver (et pas seulement du superflu, suggère Jésus). Et ainsi,
rester vigilant sur cette capacité de dépouillement sans lequel il n’y pas d’attention vraie: ni à Dieu, ni aux autres, ni même à soi-même. Avec ce bon usage du manque, de la bonne distance et de la sobriété évangélique. Le Carême? Un temps pour (re)donner à sa vie comme un goût d’Évangile!

+ Jean-Luc Hudsyn


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