Du 21 au 24 février, les présidents de Conférences épiscopales du monde entier seront réunis à Rome pour un sommet sur la prévention des abus sur mineurs. En publiant ce 12 février un rapport détaillé et accessible à tous sur les abus sexuels dans une relation pastorale, l'Eglise de Belgique veut témoigner de manière transparente sur cette crise qui a ébranlé la confiance de nombreux croyants.
Le cardinal De Kesel insiste: "Cela ne doit plus se passer!" Il faut reconnaître les victimes, écouter leur souffrance, les accompagner et surtout mettre en place des mesures pour éviter que des faits aussi graves puissent se reproduire. Ces dernières années, l'Eglise belge s'est entourée d'experts pour l'aider à développer une politique cohérente tant pour la prévention que pour le traitement des dossiers d'abus sexuels dans une relation pastorale. Le silence d’autrefois a été remplacé par un appel public aux victimes à se signaler. L'incrédulité et la menace vis-à-vis des victimes ont fait place à l’ouverture et à l’écoute, à une prise au sérieux et à apprécier leur courage.
Les victimes attendent plus que des regrets
Le 20 août 2018, dans une lettre ‘au peuple de Dieu’, le pape François a exprimé ses regrets par rapport à la politique laxiste de l’Eglise concernant la série interminable d’abus commis dans le monde entier. "Avec honte et repentir, en tant que communauté ecclésiale, nous reconnaissons que nous n’avons pas su être là où nous le devions, que nous n’avons pas agi en temps voulu", écrit le pape. "Certains estiment qu’il y a un manque de détermination des autorités de l'Eglise", analysent les évêques. "On peut difficilement dire que l'Eglise belge n'a rien fait et s'est bornée à présenter des excuses et des regrets", poursuivent-ils.
Depuis 2010, les Evêques de Belgique ont lancé un appel aux victimes potentielles à plusieurs reprises, pour qu'elles se présentent et expriment leurs souffrances au grand jour. En Belgique, 628 victimes ont fait rapport au Centre d'arbitrage. 506 dossiers ont été acceptés. 426 victimes se sont adressées à l'un des points de contact que l’Eglise a créés. C’est précisément pour ne pas en rester à des excuses et des regrets que l’Eglise belge a contribué à la création d’un Centre d’arbitrage et qu’elle a créé au sein de ses propres structures, dix points de contact pour faire droit aux victimes qui ne peuvent plus s’adresser aux instances judiciaires ordinaires, parce que pénalement les faits sont prescrits. L'information peut porter aussi bien sur certains faits ou comportements que sur la façon dont les responsables ont réagi. "Nous tenons à ce que la personne sache et sente que sa communication est prise au sérieux et estimée. Le courage de signaler un comportement transgressif mérite l’estime. Nous sommes convaincus qu’on contribuera ainsi à accroître un climat d’intégrité dans l’Eglise et dans la société."
Des mesures de réparation
"Les victimes et leurs proches ont été écoutés et on leur a proposé toutes les formes de réparation susceptibles d'atténuer quelque peu leurs souffrances, y compris une compensation financière", expliquent les évêques et les supérieurs majeurs dans leur rapport. Les trois attentes les plus fréquentes ont été: la demande de rencontrer le responsable de l’abuseur (14%), la demande d’une conciliation entre la victime et le responsable de l’instance à laquelle l’abuseur actuellement décédé, appartenait au moment des faits (22%), et la demande d’un entretien comme forme de reconnaissance (28%).
Les réparations financières font partie intégrante du processus de reconnaissance et de réparation. Elles sont à quelques exceptions près, payées par l’entremise de la Fondation Dignity. Celle-ci s’emploie à récupérer les sommes payées auprès des instances responsables qui, ensuite, essayent elles-mêmes (si c’est possible) d’en obtenir le montant auprès de l’abuseur. Au total, pour les années 2012-2017, sur ordre des points de contact et par l’entremise de Dignity, la somme de 1.580.000 euros a été payée aux victimes. Trois millions supplémentaires ont également été payés sur ordre du Centre d'Arbitrage.
Une majorité de faits prescrits
La plupart des plaintes ont été enregistrées en 2012, première année de fonctionnement des points de contact. Elles provenaient en grande majorité (73%) de la région néerlandophone. Huit victimes sur dix avaient plus de quarante ans au moment de la communication. Cela s'explique par la proportion très élevée de faits anciens: 92% des faits communiqués ont eu lieu il y a plus de 28 ans et 56% il y a plus de 48 ans. Seuls 8% datent des 26 dernières années. Pour les faits non prescrits, pour lesquels une action en justice est encore possible, les victimes sont orientées de manière systématique vers les instances judiciaires et les points de contact les accompagnent dans cette démarche. Le rapport communique également des données sur le contexte de ces abus: 43% des faits se sont déroulés dans les écoles, 28% dans les paroisses, 5% dans le cadre d’une dispense de soins, 5% au détriment d’acolytes et 4% dans un mouvement de jeunesse.
Des outils et une vigilance à maintenir
"Ces dernières années ont constitué pour nous un processus d'apprentissage", reconnaissent les auteurs du rapport, qui remercient à plusieurs reprises toutes les personnes qui, par leurs compétences, ont contribué à l'élaboration d'une approche socialement responsable et à apporter un cadre pour l'accompagnement des victimes. "Bien sûr, le travail n'est pas encore terminé. Dans les années à venir, nous voulons - là où c'est nécessaire ou souhaitable – poursuivre et améliorer cette approche, avec tous ceux qui peuvent nous y aider." Les dix points de contact de l'Eglise pour les abus sexuels dans une relation pastorale, tout comme la fondation Dignity, demeurent opérationnels et accessibles. La commission interdiocésaine pour la protection des enfants et des jeunes continue également à s'investir pour assurer une politique préventive vigilante. Celle-ci a élaboré un certain nombre de mesures, entre autres pour le "screening" des candidats à la prêtrise, au diaconat et chez les religieux, pour la formation des agents pastoraux en matière d'abus sexuels et pour l'élaboration d'un code de conduite à leur usage. Elle poursuit sa mission de traiter toutes les questions d'abus sexuels et de comportements transgressifs dans une relation pastorale. En 2014, elle a rédigé la brochure de guidance "Du tabou à la prévention" et en coordonne l’application, après la publication déjà en 2012 d'une autre brochure intitulée "Une souffrance cachée. Pour une approche globale des abus sexuels dans l'Eglise". Enfin, un Conseil de Supervision a été constitué pour assurer la cohérence des politiques dans les différents diocèses et congrégations. Il a pour mission de conseiller les évêques et les supérieurs religieux dans le suivi des dossiers relatifs à un ancien abuseur.
MV - Photo: "Esse est percipi" (être, c’est être reconnu) est le titre de cette oeuvre d’Ingrid Rosschaert, réalisée en hommage aux jeunes victimes d’abus sexuels dans l’Eglise et inaugurée en avril 2017. (© Diocèse de Namur)
Lien vers le rapport en français et vers le site.
A suivre en télévision et en radio
Le P. Tommy Scholtes, porte-parole francophone des évêques belges, détaillera ce rapport dans l'émission Il était une foi. En télévision ce mardi 12 février à 0h25 sur la Une. En radio ce dimanche 17 février à 20h sur la Première.
Un sommet inédit
Le cardinal Jozef De Kesel se rendra à Rome du 21 au 24 février pour participer à un sommet inédit sur les abus sexuels dans l'Eglise. Le pape François a convié les présidents de conférences épiscopales du monde entier et les responsables de la Curie pour réfléchir à la prévention des abus sur les mineurs etc les adultes vulnérables. Comme le rappelle le quotidien La Croix, cette rencontre, sans précédent, intervient au terme d'une "année difficile marquée par la révélation d’affaires d’abus sexuels" dans plusieurs pays dont le Chili et les Etats-Unis. En septembre, la Commission pontificale pour la protection des mineurs avait insisté sur le fait que la crise des abus sexuels doit être la "priorité" de l’Eglise. Durant ce sommet, le cardinal De Kesel pourra certainement apporter l'éclairage de cette crise qui a touché notre pays et des moyens déployés pour y faire face avec cœur, sérieux et humilité.


