Tout commence par une salle commune. Elle est bruyante. Aux odeurs de caravane. On y refuse du monde. Même une jeune maman qui vient de perdre ses eaux. "Allez donc voir ailleurs, les amis! Au bout du village, une cabane à vaches pourrait vous convenir."
L’autre salle, celle de tes dernières heures terrestres, est secrète, habillée d’intimité et de confidences. Un repas d’adieux, lourd de tristesse et de recommandations, s’achève. On y entend des "au-revoir" et des supplications: "Surtout ne perdez pas mémoire de moi..."
De Noël à Pâques, tout va par deux.
Il y a aussi deux draps tout blancs. Le premier s’appelle un lange. Il est chargé de tendresse, de sommeil et de pleurs. Il est chaleureux, enveloppant comme les bras des mamans: c’est pourquoi on le nomme "brassière".
L’autre drap est beaucoup plus large. Immense et froid comme la pierre d’un caveau. Avec quelques taches de sang et de sueurs funèbres. C’est un vêtement provisoire. Il cache une autre vie en lumière et éternité.
De Noël à Pâques, tout va par deux.
On trouve encore deux lits en bois de pin. L’un est mignon, à la mesure d’un bébé. Il ressemble à ce panier d’osier qu’on emporte au potager pour y mettre des oignons et des poireaux. On dit parfois un "Moïse".
Le second lit est beaucoup plus long. Un homme fort, dans la trentaine, pourrait facilement s’y coucher. Mais il est si étroit que le gisant en tomberait s’il n’y était attaché. Au besoin avec des clous.
De Noël à Pâques, tout va par deux.
Tout au long de ce récit, on devine tes deux visages. Deux faces très semblables et très différentes. L’une où s’élargit un sourire étincelant de bonheur. L’autre où perle souvent une larme de pitié. Ton regard attentif décèle toutes les détresses humaines; à moins qu’il ne soit "ailleurs", distrait (dirait-on) par une présence tenace. Quelqu’un, "un papa", dis-tu, te suggère sans cesse des "Vas-y! Continue!". Tes lèvres sont chargées de tendres pardons et, parfois, elles grondent avec des mots exigeants et graves.
De Noël à Pâques, tout va par deux: la vie qui commence et celle qui ne finira jamais; le profil humain du cœur de Dieu et la face divine de la tendresse humaine. Toi, Jésus, tu es tout cela, en parfait unisson.
À nous de chanter en chœur le Gloria de Noël et l’Alleluia de Pâques. À nous d’être des Jésus!
Puisque tout va par deux...
Post-scriptum
J’en ai assez d’entendre répéter autour de moi: "Noël, c’est du commercial! De la sentimentalité pour école maternelle! Des souvenirs d’enfance pour remplir les églises". Eh bien non! Ce n’est pas vrai. Les gens ne sont pas aussi stupides. Me ferait-on croire qu’après un bon repas, ils quitteraient, au milieu de la nuit, leur doux cocon musical pour rejoindre une église pas très confortable, avec des chants pas très réussis et un curé pas très marrant. Ils feraient donc cela? Mais jamais de la vie! Ce qui les conduit chez toi, à la crèche, est tellement plus sérieux, plus profond. Ils veulent effacer, pour un temps, leurs tristesses et leurs déceptions, leurs ruptures et leurs regrets. Ils savent depuis des lunes que les dindes et les bûches n’apportent que des pesanteurs d’estomac. Leur faim de toi est beaucoup plus intense.
Alors, ils cherchent un refuge. Le plus petit possible. Pour s’y blottir. Une chapelle enfin à leur mesure où chacun se sentira chez soi. Pour recommencer demain, il leur faut, près d’eux, quelqu’un. Quelqu’un en qui ils pourront croire. Un infini de tendresse. Une espérance immense et minuscule comme un bébé. Comme toi, Jésus, qu’on peut prendre dans nos bras.
Et puis, plus tard, ils grandiront avec toi. Sans doute ne tarderont-ils pas à retrouver, dans leur rue, les murs de l’indifférence et les gifles des mauvaises langues. Mais ils garderont aussi, en eux, la présence rayonnante de celui qui leur a dit, un soir de Noël "Je suis avec toi, tu sais! N’aie pas peur!" et ils finiront bien par te ressembler. Te gardant tout près d’eux, leur cœur battra immanquablement au rythme de ton cœur.
Le 25 décembre, il y aura une divine naissance. Comme au jour de Pâques, une vie qui ne finira pas.

