Dans son dernier ouvrage, Jacques Nieuviarts nous propose bien plus qu’une réflexion sur la marche dans la Bible. Nous découvrons que la marche depuis Abraham jusqu’à Moïse est le lieu par excellence de la rencontre avec le Dieu unique. L’homme apprend à Lui faire confiance malgré les périodes d’errance et de sécheresse spirituelle.
La marche est un phénomène humain de toujours et de partout. Aujourd’hui, ce sont surtout des marches de détresse, celles de migrants qui quittent leur pays pour rejoindre une terre promise. Un peu comme le peuple de Dieu dans la Bible. Un peuple nomade, dont nous faisons aussi partie. Car Dieu, dans la Bible, se donne souvent à rencontrer, à connaitre en chemin. Consentir à la marche, c’est donc en quelque sorte, accepter de découvrir son visage, d’écouter sa voix et celle de tous ceux qui nous ont précédé sur la route. Ce voyage est aussi un chemin intérieur pour se dépouiller des idoles passées et présentes.
Une promesse qui met en route
Le chemin est une réalité essentielle dans la Bible. C’est en faisant chemin qu'Israel a construit sa relation avec YHWY. Au temps de ce nomadisme marqué parfois d’errance, l’aide de Dieu ne fera jamais défaut. Les récits de la Genèse accordent une place centrale à la marche vécue comme le déploiement de l’être humain. Elle est alors le rythme normal de l’être-au-monde. Or, le désir d’une terre travaille secrètement le nomade. Et Dieu lui en a fait la promesse, à travers Abraham, promesse toujours renouvelée dans l’histoire des Patriarches. Les hommes marcheront donc au pas de Dieu et de sa promesse. Promesse qui n’évite pas l’Histoire, mais permet de la traverser, habité par Lui. Dès le jour où il fut appelé, Abraham est devenu le partenaire de Dieu dans le projet qu’il a pour lui. Un projet qui comporte aussi une certaine exigence, radicalité. Dieu s’adresse à Abraham pour lui faire comprendre qu’il doit abandonner les sacrifices pour tourner son cœur vers l’Alliance, et le rendre disponible pour la promesse. C’est de cette manière que se tisse le fil solide de la promesse à travers Abraham puis Isaac, Jacob et Joseph. Avant que Moïse ne prenne le relais.
Quitter les dieux
Durant l’Exode, Dieu lui-même marchera devant son peuple car l’homme peine à adopter le rythme de Dieu, à accorder son pas à celui de la promesse. La promesse, c’est celle d’un pays et d’une descendance. Les hommes se sont mis en marche sur une Parole de Dieu. La géographie parcourue n’est peut-être, en effet, que la réplique du déplacement intérieur auquel doit consentir celui qui entend la parole du Seigneur. Il s’agit aussi de se mettre en marche pour quitter un lieu et des dieux, traverser des fleuves et des déserts, pour rejoindre le Dieu unique. Les passages, les traversées, sont autant de refus des idoles, pour choisir l’Unique. L’Exode est donc un temps long de l’adoption de Dieu pour un peuple qui doit d’abord l’apprendre. Avec Moïse, Dieu rejoint son peuple dans la servitude, pour l’en libérer. Ce qu’il fit aussi à travers son fils, Jésus. Pour les hébreux, Dieu fut avant tout le désert où sa Parole se fit silence. Ce fut aussi l’expérience de la confiance. Avec la manne, Dieu envoie chaque jour le pain du ciel pour nourrir son peuple. Tel est aussi l’apprentissage du désert, que nous retrouvons dans la prière "Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour." Autre aspect important : la Bible nous invite perpétuellement à vivre des renversements. Comme lorsque Dieu propose son Alliance, à une époque où celle-ci engageait le plus fort à protéger le plus petit contre paiement d’un tribut. Or, Dieu prend l’initiative, offre son Alliance quand elle est normalement implorée, avec pour seul contre-partie l’invitation de vivre selon ses lois. L’Alliance, c’est la visibilité de Dieu au pays des hommes. C’est le tempo de Dieu lorsqu’il s’inscrit dans l’histoire. Cette nouvelle définition de l’alliance dans la Bible inverse donc le mouvement. Et l’homme de rompre de manière incessante l’alliance, et Dieu de la renouveler sans cesse jusqu’au pain rompu et la crucifixion de son Fils.
De l’importance de la mémoire
Dans le désert, l’homme doit aussi lutter contre l’oubli, l’amnésie du geste sauveur et, plus loin encore, du geste créateur. A les oublier, ce peuple – et nous-même – vivrions orphelins de Dieu et de son alliance. La Torah pose alors des cairns sur le chemin, ces monticules de cailloux que le marcheur trouve sur son passage et auxquels il contribue, pour les suivants, en y déposant lui-même sa propre pierre. Ils sont les repères, les marques de la mémoire partagée par un peuple de marcheurs, dans le désert ou la montagne, là où le chemin n’est tracé que si on l’emprunte. Une façon de montrer que la Torah, désormais la voie à suivre, se transmet de manière vivante. Israël doit garder mémoire de l’acte fondateur de son peuple, né dans le désert. Ces récits de la Bible nous livrent en quelque sorte le code génétique de ce peuple appelé par Dieu. La vie sédentaire est ainsi associée à l’oubli, l’oubli de Dieu et au risque de la mort.
Un sillon intérieur
Le temps des Rois (David, Salomon,…) est aussi celui du Temple où l’homme tenta d’y enfermer Dieu, ce que les prophètes contesteront plus d’une fois et vigoureusement. Car, "Le lieu de Dieu, c’est l’homme". Israel a donc succombé à l’oubli de l’expérience du désert, celle du dénuement total, durant laquelle Yahvé façonnait son cœur. Or, l’homme qui a connu le désert est autre et il est appelé à le rester. Dans le Désert, il a connu le dépouillement et entamé une marche vers l’essentiel, enfin il y a appris à compter sur Dieu. La traversée du désert est la trace extérieure d’un sillon intérieur qui se creuse en l’homme pour faire alliance. L’Exode, le Deutéronome, les Nombres et tous les livres prophétiques utilisent donc l’image de la marche pour mieux dire le compagnonnage avec Dieu. Ainsi l’expérience nomade d’Israel est-elle devenue la métaphore vive de son expérience spirituelle.
Sophie Delhalle
Cet article est en lien avec la page spiritualité « L’homme qui marche » parue dans le journal Dimanche n°35 du 7 octobre 2018.
Ouvrage source : "La marche dans la Bible, Nomadisme, errance, exil et pressentiment de Dieu", Jacques Nieuvarts, Bayard, 2018, 285 p.
Dans son dernier ouvrage, Jacques Nieuviarts nous propose bien plus qu’une réflexion sur la marche dans la Bible. Nous découvrons que la marche depuis Abraham jusqu’à Moïse est le lieu par excellence de la rencontre avec le Dieu unique. L’homme apprend à Lui faire confiance malgré les périodes d’errance et de sécheresse spirituelle.
De l’importance de la mémoire