Deux textes circulent, un demandant la destitution du pape, l’autre lui disant merci. J’ai choisi mon camp, et vous livre un extrait du second: "Cher pape François! En fait, tu es coupable! Tu es coupable parce que tu as déchiré les pages de l'intolérance, des morales stériles et sans pitié, et tu nous as offert la beauté de la compassion, de la tendresse et de la sincérité" (Antoine Teixeira, Brésil). Du temps de Jésus, cette ouverture gênait déjà les pharisiens. Ils percevaient son attitude miséricordieuse comme de la permissivité et se laissaient sans doute envahir par cet étrange sentiment de jalousie: et si moi, je pouvais me permettre cela!
Les conflits actuels de l’Eglise, qui apparaissent maintenant au grand jour, nous rappellent que cette institution est bien humaine. Qu’est-ce qui ne va pas dans l’Eglise? demandait un journaliste à Mère Teresa. Et celle-ci de répondre: "Vous et moi!" Rester en retrait, se désolidariser de celle-ci serait un acte d’orgueil: moi au moins, je ne suis pas comme cela! On ne s’engage jamais que pour des causes imparfaites, disait un philosophe. Il a raison. Si tout était parfait, y compris nous-mêmes, la vie serait stagnante et il n’y aurait finalement plus de motifs de s’engager.
Il y a donc eu le débat sur ce qui peut être vu comme un dérapage verbal, la consultation d’un psychiatre pour les parents d’un enfant homosexuel. Le pape voulait sans doute simplement dire que l’aide d’un professionnel pouvait être utile. La piété ne suffit pas pour nous aider à traverser les situations difficiles et à trouver l’attitude juste.
Une scission interne
Mais il y a beaucoup plus grave. Se manifeste au grand jour une scission interne à l’Eglise, qui existait dès le début du pontificat de François: une minorité agissante de conservateurs veut faire tomber ce pape qui pourtant, aux yeux de beaucoup, a redoré le blason de l’Eglise. Peut-être a-t-on entendu parler de cet ancien nonce, Mgr Vigano, qui emploie les grands moyens en demandant la destitution du pape, et cela pour motif d’une supposée malhonnête gestion du dossier d’un évêque américain pédophile, le cardinal McCarrick. Dans les textes qui circulent, ou plutôt que l’on fait circuler, on en vient à l’accuser d’hérésie notamment à cause de son attitude miséricordieuse vis-à-vis des divorcés remariés. Ces opposants sont-ils de mauvaise foi? J’ai la naïveté de croire que non. Nous sommes tous si vite prisonniers d’une manière de voir qui nous fait prendre nos convictions pour des vérités universelles. Et tous les moyens deviennent alors bons pour les faire triompher.
Je veux voler au secours du pape François et, dans cette chronique, lui exprimer toute ma gratitude. Sans être un révolutionnaire ni un progressiste aveugle – j’avoue que je souhaiterais parfois des réformes plus radicales et plus rapides…–, il a imprimé à l’Eglise un nouveau style, plus évangélique, qu’il appelle lui-même le "style de Jésus". Au cœur de son message, il y a un appel à la conversion qu’il adresse à tout chrétien. N’est-ce d’ailleurs pas par cet appel que s’ouvre l’Evangile? Et il y a aussi la miséricorde – qui le rend peut-être un peu lent dans certains dossiers de pédophilie, craintif qu’il est de faire tomber des têtes innocentes.
Je ne cacherai pas une certaine inquiétude. Cela pourrait tourner mal. Que pouvons-nous faire? se demandera-ton. Prier, bien sûr. N’est-ce pas la manière dont un croyant exprime ce qui le préoccupe? Mais il y a aussi à entendre l’appel de François à la conversion et à la miséricorde. C’est à chaque fois en adoptant, du plus haut de la hiérarchie jusqu’au baptisé sans grade, le style de Jésus que l’Eglise a pu et pourra dépasser les crises qu’elle n’a cessé de traverser. Après tout, ce grand bateau a déjà bravé bien des tempêtes et opéré de nombreux virages. Elle n’est pas comme ce paquebot tristement célèbre qui a sombré dès sa première traversée. Nous pouvons faire confiance, nous savons que Celui qui est à la barre ne nous abandonnera pas. Courage, Saint-Père François!
Charles DELHEZ, sj,
"Les mots pour le dire", chronique parue dans le journal Dimanche n°35 du 7 octobre 2018. Image: Pape François (CC-BY-SA Jeffrey Bruno)

