La Roma des premiers chrétiens


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La Roma des premiers chrétiens
Par Jean-Jacques Durré
Publié le - Modifié le
6 min

bapteme_adulte A quelques jours du baptême des catéchumènes, lors de la nuit de Pâques, nous publions le témoignage de Sarah M., catéchumène et boursière du projet "Un voyage à Rome aux sources de la foi" de la Fondation L. Darchis. Elle raconte son voyage à Rome sous le prisme paléochrétien et byzantin. Récit d’un professeur de religion en découverte de sa propre foi.

Le 23 décembre, aux environs de midi, je dépose ma valise à Largo dei Chiavari, au cœur de la capitale italienne. Le soleil brille, les rues fourmillent et après avoir reçu un accueil chaleureux de mes hôtes, je me rends au Vatican. La place Saint-Pierre est pleine de monde, comme toujours. Il faut me rendre à l’évidence : je dois faire la queue. Un billet pour la messe de Noël célébrée par le Pape m’attend, j’ai la lettre de réservation à la main. J’exerce mon espagnol avec les personnes qui patientent et après une heure de file et des fouilles dignes de l’aéroport Charles de Gaulle, j’obtiens le fameux billet que je range précautionneusement. Je découvre ensuite la basilique et le trésor du Vatican avec bonheur: je note, j’apprends, je croque. Troublée par la magnifique Pietà de Michel-Ange, je sais néanmoins que cet émoi n’est que le premier d’une longue série.

Le lendemain, je me lève tôt et me rends aux musées du Vatican. J’entre sans encombres et sans délai d’attente. Je file comme une flèche en direction de la chapelle Sixtine afin d’éviter les horribles touristes "selfisants ". Gagné. La merveilleuse chapelle est presque vide. Je sens un afflux d’émotions m’envahir en découvrant les fresques. Impressionnée, j’écoute mon audio-guide et croque le bel Adam. La vague de touristes commence à arriver: ça "selfie-stick", ça flashe, ça parle. Fuir. Rapidement. Je découvre les autres musées avec bonheur et laisse les œuvres me toucher. Je les accueille et me nourris de leur beauté. Le musée pio-chrétien est celui qui m’interpelle plus particulièrement. En reproduisant des éléments de sarcophages, je me plonge dans l’univers de ce peuple hybride. Les premiers chrétiens, tiraillés entre leur tradition païenne et la nouveauté du christianisme, tentent de trouver des compromis. Le berger portant un agneau sur ses épaules représente à la fois Hermès et Jésus. Je souris de ces jeux, de ces stratégies faussement naïves. Je cherche à comprendre cette tension qui les traversait si douloureusement.

Il est 17 heures, nous sommes le 24 décembre. Je fais la file. Encore. Concert de rock? Non.

Attraction de Disneyland? Non. Le Pape François célèbre la nativité ce soir. Des centaines de

personnes se sont déplacées du monde entier. Après deux heures et demie de queue et après les contrôles de sécurité, j’entre enfin sur la - désormais familière - place Saint-Pierre. Je me dépêche pour parvenir à la basilique et obtenir une bonne place. Gagné. Un couple d’Américains à ma gauche, un couple d’Espagnols à ma droite. La dame espagnole connaît les chants et les prières par cœur: je me sens comme une mauvaise élève. Elle semble très pieuse. Pour ma part, il est absolument impossible de me recueillir et j’assiste à la messe comme une spectatrice devant une pièce de théâtre dont j’admire l’esthétique. Les chants sont très beaux et semblent inviter chacun à s’élever. Un frisson me parcourt l’échine. C’est bien autre chose que les chants trop souvent niais des messes en français. J’observe les rites mais sans pouvoir entrer dans la prière. Il y a trop de choses à voir. En plus, je ne connais que le chant de Gloria.

Le lendemain, quelque chose d’important se passe dans mon coeur de catéchumène. Il sera difficile de le transcrire avec le peu de mots que nous offre la langue française mais essayons tout de même.

Il est midi, je me trouve sur la place Saint-Pierre, au milieu de la foule. J’ai de la chance d’être bien placée pour recevoir la bénédiction du Saint Père. Cependant, ce n’est pas le fait de voir le Pape qui m’a touchée... Mais la foule. Déjà la veille, j’étais émerveillée de constater que certains avaient parcouru des milliers de kilomètres pour célébrer, au coeur de Rome, la naissance de Jésus.

Mais, ici, dans cette assemblée plurielle (j’ai même vu des personnes de confession musulmane), j’observe un je-ne-sais-quoi, je sens une force vive et belle qui traverse la piazza. Le Pape apparaît et après quelque timides applaudissements, tout le monde se tait. Son discours me paraît loin parce que j’écoute le chant silencieux de l’amour. Tous, autant que nous sommes, réunis dans ce lieu pour diverses raisons, nous sommes en communion. Le silence n’est pas pesant, il est profondément respectueux, laissant la place à l’Autre. J’entrevois la communauté, la vraie Église, le cosmopolitisme kantien, la fraternité universelle. La joie emplit mon coeur et les larmes mes yeux car, en cet instant très particulier, l’amour devient tangible.

Les jours suivants, je renifle l’air des premières églises de Rome. Les Saint-Clément, Saint-

Jean de Latran et autres. Leurs absides dévoilent des mosaïques colorées, dorées, mêlant occident et orient byzantin. Les expressions des visages m’interpellent. De tels regards ne sont pas l’affaire de notre vieille Europe. Et pourtant, tout se trouve dans les regards : la puissance, la détermination et la bienveillance. Les fresques dévoilent, en elles-mêmes, ce quelque chose d’universel qui me touche tant. Ce Jésus n’est pas de Nazareth, sa représentation n’est pas à Rome : il est. Point à la ligne. Le baptistère du Latran, quant à lui, semble m’appeler. "Oui, moi aussi je serai baptisée, mais dans un

autre saint-Jean", lui réponds-je. La métamorphose est déjà en marche depuis quelques mois, quelques années peut-être. Depuis toujours, sans doute.

Là où beaucoup sont touchés par les reliques de la Croix et du clou témoignant de la

Crucifixion, de Santa Croce in Gerusalemme, je n’y vois qu’adoration macabre. Là où certains prient les saints avec ferveur, je me demande où est la frontière entre dévotion et superstition. J’en entends quelques-uns me répliquer qu’il n’y pas seulement la rationalité mais qu’il y a aussi le mystère. Le Mystère ou la Grâce? Le christianisme est la religion de la Grâce. Et qu’est-ce que la Grâce sinon ces personnes, ces rencontres dont le souvenir palpe le ciel de l’éternité? Une dame allemande de soixante-six ans avec qui je visite les fouilles de Saint-Clément et mange une glace gianduia/chocolat, artiste et protestante; mes hôtes m’invitant au traditionnel "Bingo" de Noël avec qui j’apprends les chiffres et les nombres en italien ; la nonna du Bed and Breakfast avec un Panettone m’exhortant d’un « mangiare ! » et puis surtout, cette foule silencieuse de la Place Saint- Pierre, le 25 décembre, pénétrée de l’Esprit Saint.

Sarah M.


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