A quelques pas du champ de bataille et du branle-bas lié à la commémoration frénétique du bicentenaire, une poignée d'hommes et de femmes ont posé armes et bagages, le temps de songer à la paix. Loin des certitudes et des oukases, ces croyants se sont retrouvés le 13 juin pour célébrer la réconciliation et le pardon.
Le monastère de Fichermont se trouve au milieu des champs. Pour l'heure, il est au pied des gradins. Les participants du colloque ont pu apprécier à leurs dépens les collines avoisinantes et leurs chemins de pierres cabossés, la voie d'accès principale étant fermée pour laisser la place au ballet des camions. Etrange contraste entre ces préparatifs fébriles et ce lieu voué au calme, là où tant d'innocents périrent. L'idée de consacrer une journée à la paix et à la réconciliation en Europe n'est pas neuve, elle a mûri dans le cœur de croyants désireux de vivre autrement le bicentenaire. Comme le précise d'emblée Mgr Hudsyn, si le sort de la paix se décide en hautes sphères, "la paix se sème aussi dans des ateliers plus modestes, plus cachés mais essentiels, dans les coulisses". Et la réflexion ne mène pas seule les débats, puisqu'une dimension "priante" habite cette journée placée sous l'égide de la rencontre œcuménique grâce à la communauté du Verbe de Vie. "Il y a deux cents ans, c'étaient aussi des chrétiens de différentes confessions qui s'affrontaient. Aujourd'hui, c'est ensemble que nous allons prier." Le cadre est posé.
Bonaparte, "chef de guerre et stabilisateur"
Et Mgr Jean-Pierre Delville de dresser un portrait de l'Eglise et la société du XIIIe siècle, rappelant notamment les conflits qui opposèrent jansénistes et jésuites, lesquels "face aux demandes de libertés locales, prônent l'universalité de l'Eglise et de la mission". Puis, ce fut le temps de la Révolution française et du cortège de suppressions qui en découlèrent (privilèges, propriétés, vœux ecclésiastiques, congrégations et monastères…). Voilà venu "l'écroulement à Paris d'un système millénaire. Une grande épreuve pour l'Eglise anéantie et persécutée". Dans de telles conditions, il fut impératif "de trouver une nouvelle synthèse de la présence de l'Eglise dans l'Etat". Aussi le rôle de Napoléon s'avère-t-il crucial dans l'édification du concordat qui "reconnaît le catholicisme comme religion de la majorité des Français" et rétablit l'Eglise "sur la place publique". "Formule d'avenir", le concordat "cléricalise l'Eglise", en rendant sa structure davantage pyramidale. Il faudra attendre Vatican II pour que le rôle des laïcs soit revalorisé. Mais ça, c'est une autre histoire!
La bataille dite de Waterloo a mis aux prises des hommes lettrés, comme s'est plu à le souligner Bernard Snoy. Ces nombreuses traces écrites nous livrent une multiplicité de points de vue, à considérer pour opérer un travail de mémoire exhaustif. Héros pour les uns, tyran pour les autres, Napoléon a exacerbé des sentiments contraires. Si une dimension européenne est présente dans cet ultime conflit en terres brabançonnes, celui-ci n'en a pas moins "régénéré les nationalismes".
Une nécessaire "purification des mémoires"
"La division entre les Eglises est plus grave pour le monde que les conflits, parce que les Eglises doivent proclamer la réconciliation", prévient Mgr Peter Hocken. "En tant que nation, il importe de demander pardon pour les blessures de l'histoire. La purification des mémoires est un processus à long terme, afin d'éviter la répétition des conflits et des horreurs. Il faut de l'amour dans l'usage de la mémoire, sinon elle ne suscite que l'hostilité." D'où la nécessité de poser des gestes symboliques et ainsi de "passer d'une théologie de la réconciliation à une pratique". Le pardon s'ancre pleinement dans ce processus guidé par l'inspiration de l'Esprit saint. "Tout le monde a besoin de réconciliation, mais, pour y accéder, la purification intérieure est un préalable." La célébration finale de la journée sera le point d'orgue de ces intentions, puisque des représentants des nations jadis belligérantes viendront déposer, au pied la croix illuminée, leur demande de pardon, après avoir mélangé une poignée de terre emmenée de leur pays natal.
A l'image de cette assemblée multilingue, une table ronde a réuni des intervenants issus du monde associatif, qui ont pointé, de manière personnelle, comment incarner la paix dans le quotidien. Leurs expériences locales sont des chemins de réconciliation, sinueux, inattendus, voire parfois merveilleux. De tels échanges nourrissent et suscitent les idées par-delà les frontières nationales. Elles donnent la conviction d'œuvrer dans une même direction: celle de l'amour.
Le personnalisme chrétien
Européen convaincu, Herman Van Rompuy n'a pas manqué de souligner les bienfaits de l'Europe, garante de la paix. Comme la démocratie est le socle de la coexistence pacifique des peuples, "il faut des convictions derrière les institutions et un cadre pour avoir une paix durable". Sans naïveté, ni pacifisme à outrance. "L'Union européenne est notre réponse à des millénaires de guerre. C'est par essence un projet de paix." Le partage de mêmes valeurs et d'aspirations communes rendent possibles et viables son existence, sans toutefois masquer le problème de conscience que pose l'arrivée des réfugiés de guerre. Une fois encore, "l'ambivalence" humaine prévaut; la compassion affronte l'intérêt immédiat et la peur de l'autre. Le choix de la paix requiert décidément toutes les attentions.
Ecoutez ci-dessous l'interview d'Herman Van Rompuy
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Angélique TASIAUX

