De transitoires, certains campements sont devenus des lieux de vie définitifs. Macadam et bitume ont balisé ces espaces censés être éphémères. L'anthropologue français Michel Agier a dirigé des recherches sur ce nouveau "mode de gestion des populations". Le livre "Un monde de camp" en dresse un état des lieux.
"Depuis la fin de la guerre froide, il y a une multiplication de la forme du camp. Il existe dans le monde 450 à 500 camps de réfugiés gérés par l’UNHCR et l’UNRWA, qui s’occupe des réfugiés palestiniens. Il y a au moins 1.500 à 2.000 camps de déplacés (à l’intérieur d’un même pays). Il faut y ajouter tous les camps non officiels (…) les camps se sont installés dans les sociétés et continuent d’exister."
"Le cas le plus classique est le camp palestinien. Les camps palestiniens ont aujourd’hui 60 ans d’existence! Ils se sont urbanisés. Ils ne ressemblent plus du tout à des camps. La moitié de Gaza, par exemple, est faite de camps de réfugiés qu’on ne distingue plus du reste de la ville. Mais c’est trompeur: ceux qui y habitent n’ont pas de droit de propriété. Ils n’ont pas le même statut de citoyenneté que les autres. Les réfugiés ne peuvent pas non plus transformer la terre. Tout ce que vous trouvez dans les camps, les habitations en dur, etc., n’a pas d’existence légale. Ce qui se passe aujourd’hui dans les camps palestiniens est très intéressant. Pour l’Autorité palestinienne, il ne faut surtout pas trop viabiliser les camps, parce que cela voudrait dire qu’on les normalise et donc qu’on accepte le fait qu’il n’y ait pas de retour possible des réfugiés. Mais les mentalités changent. Depuis dix, quinze ans, une nouvelle génération de réfugiés revendiquent leur droit de vivre bien là où ils vivent. Dans le camp de Dheisheh à Bethléem, par exemple, des architectes ont prévu de construire une place publique semblable à celle du village d’origine de la communauté. On retrouve ce phénomène un peu partout: j’ai ainsi rencontré un réfugié libérien en Guinée, un monsieur assez âgé, qui avait accroché un petit panneau sur sa case: 'Chez moi, c’est là où je vis.'"
Camps de déplacés versus centres de rétention
"Il y a une continuité. Ce sont plus ou moins les mêmes personnes qui passent dans ces différents camps. Par exemple, le Libérien qui fuit la guerre civile se retrouve d’abord dans un camp de déplacés, puis de réfugiés en Sierra Leone. Lorsqu’il s’en va et veut rejoindre l’Europe, il peut transiter dans un camp de rétention. Tout son parcours est 'pris en charge' par les organisations internationales, les ONG puis les Etats. C’est d’ailleurs intéressant de remarquer que la même personne peut d’abord attirer de la compassion dans un camp de réfugiés, puis être criminalisée dans un centre de rétention, juste parce qu’elle a traversé une frontière. On passe de la compassion extrême à la peur. Deux émotions qui participent de la mise à l’écart de ces indésirables. (…) Parmi les indésirables, il y a ceux qui peuvent mourir et ceux qui peuvent encore servir à quelque chose. C’est pour cela que nous avons aussi évoqué dans notre livre les camps de travailleurs, une forme de camp qui se multiplie aujourd’hui en Chine, en Afrique du Sud, au Brésil, dans les pays du Golfe. Ce sont des gens qui 'ne valent rien' socialement mais qui sont utilisés économiquement."
A. T.
Extraits choisis d'une interview dans l'hebdomadaire "La Vie"

