Libertés menacées, projet de Constitution bridant les droits des femmes, promesses sociales bafouées… Au pouvoir depuis octobre 2011, le parti Ennahda suscite crainte et colère.
Interdit pendant des décennies sous le régime du président déchu ben Ali, le parti islamiste Ennahda a vu sa situation fortement évoluer depuis la révolution tunisienne de janvier 2011. Disposant aujourd'hui de 264 bureaux locaux et près de 65.000 adhérents revendiqués, il a effectivement remporté 41% des sièges lors des élections de l'Assemblée constituante, en octobre 2011, et domine le gouvernement de coalition, formé avec deux partis de gauche, le Congrès de la République (CPR) et Ettakatol.
Tensions sociales
Bien qu'au pouvoir, Ennahda peine toutefois à remettre le pays sur les rails. Croissance nulle, taux de chômage frisant les 20%, absence de dialogue social, envolée des prix… Un an et demi après le soulèvement populaire de janvier 2011, les conditions de vie des Tunisiens ne cessent de se dégrader, principalement dans les régions déshéritées de l'intérieur du pays. Plusieurs manifestations contre la politique économique et sociale du gouvernement ont d'ailleurs été réprimées ces dernières semaines, notamment à Sidi Bouzid, berceau de la révolution.
Ennahda est aussi critiqué pour son "laxisme", voire sa "complaisance" à l'égard de la mouvance salafiste. Ce parti se présente "comme un groupe d'islamistes modérés", explique Rabeh Faroui, membre du conseil d'administration de l'association des Tunisiens en France, dans les colonnes de "La Croix". "Pourtant, depuis la révolution, ils ne font que tester la résistance de la société civile, petite touche par petite touche. Ils se disent différents des salafistes, mais ils ne valent pas mieux. Comme eux, ce qu'ils souhaitent, c'est remodeler la société tunisienne dans son ensemble."
Atteinte à la liberté d'expression
Ainsi, Ennahda a-t-il déposé, le 1er août dernier, un projet de loi visant à punir quiconque se rendrait coupable d'atteinte au sacré (injure, profanation, dérision, représentation d'Allah ou de Mahommed). En plus d'une amende de 2.000 dinars tunisiens (environ 1.000 euros), ce texte préconise une peine pouvant aller jusqu'à deux ans de réclusion, voire quatre en cas de récidive. Pour l'opposition et les défenseurs des droits de l'homme, il s'agit clairement d'une atteinte à la liberté d'expression et d'une nouvelle forme de censure.
Les salafistes, eux, n'ont pas attendu que ce projet de loi soit déposé pour agir. Ainsi, en juin dernier, ont-ils attaqué une exposition d'art dans la banlieue de Tunis, parce qu'ils l'estimaient insultante pour l'islam, ce qui a provoqué des violences dans plusieurs quartiers de la capitale et nécessité l'instauration d'un couvre-feu. Bien que cette attaque ait été condamnée par Ennahda, ils ont remis ça le 14 août dernier, en empêchant – pour les mêmes raisons – la tenue du spectacle de l'humoriste Lofti Abdelli, intitulé "100% halal".
Les femmes dans la rue
Les artistes ne sont pas les seuls à être inquiets. Les femmes, elles aussi, craignent pour leurs droits. Elles ont d'ailleurs manifesté en nombre, le 13 août dernier, pour le retrait d'un projet d'article de la Constitution évoquant la "complémentarité" et non l'égalité des sexes. Elles redoutent que la Tunisie ne s’avance vers l’impossibilité pour elles d’engager une procédure de divorce ou vers la remise en cause de la monogamie.
L'autre bataille dans l'élaboration de la Constitution reste la place de la religion. Face aux vives réactions de la société civile, Ennahda a dû renoncer à y inscrire une référence à la charia comme source de droit, mais certains députés sont récemment revenus à la charge et proposent de donner à l'article 1er, selon lequel "la religion de la Tunisie est l'islam", une valeur supra-constitutionnelle. L'intention est claire: il s'agit de donner à cette référence une valeur normative qui s'imposerait à l'ensemble du système juridique.
"Depuis qu'Ennadha est au pouvoir, sur le terrain des libertés, on va de bataille en bataille", constate Samir Taieb, membre de l'Assemblée constituante tunisienne. "Le printemps tunisien n'a pas eu lieu pour ça. C'est une révolution démocratique et sociale, pas une révolution religieuse."
Pascal ANDRÉ
