Politique et vérité : un jeu de dupes ?


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Politique et vérité : un jeu de dupes ?
Par Julien Paul
Journaliste
Publié le
4 min

Faut-il réfléchir à une criminalisation du mensonge en politique pour tenter de contrer la généralisation de ce que l’on appelle la post-vérité? C’est en tout cas la proposition que fait un jeune politiste belge.

Dans la Grèce antique, le philosophe Platon présentait déjà le mensonge en politique comme un moyen efficace pour préserver la cohésion sociale. Au XVIe siècle, Machiavel s’est emparé de ce questionnement. Dans Le Prince, il présente le mensonge comme un art nécessaire si un dirigeant veut conserver le pouvoir. Au XXe siècle, c’est la philosophe Hannah Arendt qui a posé les bases d’une réflexion contemporaine sur le mensonge en politique dans un contexte marqué par l’essor des médias de masse. 

Avec l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche en 2017, à la suite d’élections marquées par la diffusion délibérée de nombreuses contre-vérités, le monde a basculé dans une ère où les faits pèsent moins que les émotions. Cette épidémie frappe le monde entier et l'Europe n'est évidemment pas épargnée. Ce phénomène, c'est ce que l’on appelle communément la post-vérité. Une ère où les faits comptent moins que les émotions et impression personnelles et individuelles.

Conscient de cette possible dérive, le Parlement du Pays de Galles a adopté, le 17 mars dernier, une loi visant à limiter la propagation de mensonges en politique. Comment? En révoquant des membres du Parlement en cas de mensonge intentionnel.

La criminalisation du mensonge en politique à la sauce galloise, c’est ce modèle que le politiste belge Léopold Verlaine Corbion voudrait faire appliquer chez nous: “La désinformation est avant tout un enjeu politique qui traverse toutes les couches de la société. Et puisque nous en subissons les conséquences collectivement et individuellement, les outils à mobiliser en réponse seront politiques ou ne seront pas”, déclarait-il récemment sur RCF dans l’émission Décryptages. Selon lui, les candidats à une fonction politique “ont une responsabilité sur l’information qu’ils diffusent. Ils disposent de suffisamment de moyens, d’équipes, de relais, d’un accès possible aux données publiques et aux instituts statistiques pour que l’on exige d’eux qu’ils diffusent des informations vérifiées”.

Un instrument législatif dangereux?

Une loi criminalisant le mensonge en politique serait-elle applicable en Belgique? Le juriste Rik Torfs se déclare opposé à une telle démarche: “Qui pourra déterminer si quelqu’un ment ou ne ment pas? Un pouvoir dangereux serait donné à ceux qui seraient chargés de constater le mensonge. Il y aurait nécessairement des maîtres de la vérité chargés de contrôler, vérifier et décréter que quelqu’un ment ou pas. Je trouve cela non seulement extrêmement difficile à mettre en pratique, mais aussi très inquiétant.” 

Les faits semblent donner raison à l’ancien recteur de la KU Leuven puisqu’au Pays de Galles, l’élan suscité autour de la loi contre le mensonge en politique (toujours en cours d’implémentation) n’a pas empêché que plusieurs partis populistes augmentent considérablement leur nombre de sièges au Parlement, lors des élections de mai dernier.

Ce sont ces partis, dont la relation aux faits est parfois très élastique, qui auront la tâche de concrétiser la loi anti-mensonge votée sous la précédente législature. L’instrument législatif imaginé pour contenir la dérive populiste a donc changé de mains au Pays de Galles. Le risque est désormais le suivant: une arme juridique puissante, forgée pour protéger la démocratie, pourra se retourner contre ses créateurs et servir à intimider des adversaires, au nom de la vérité.

La vérité selon Donald Trump

Dans un ouvrage qui a fait date, L’Art du deal (publié en 1987), coécrit avec Tony Schwartz, la méthode de Donald Trump est résumée en trois règles: toujours contre-attaquer; ne jamais admettre que l’on a tort; et défendre sa vérité contre celle des autres puisque toutes les vérités se valent. Dès sa première campagne présidentielle, il y a dix ans, Donald Trump n’a cessé d’appliquer ces principes tout en désignant les médias traditionnels comme des ennemis de la vérité. La création de son réseau social Truth Social est venue couronner cette volonté de proposer une vérité alternative à ses électeurs (le mot truth signifie vérité en anglais). Encore très récemment, le 5 juin dernier, le président américain a vertement insulté la journaliste américaine Kristen Welker, parce que cette dernière opposait des faits à son narratif triomphaliste.

Le bras de fer entre le président américain et les médias traditionnels, au nom de la vérité, a pris un tour inattendu en novembre dernier lorsque la BBC, le service public audiovisuel britannique, a reconnu avoir diffusé un montage trompeur d’un discours de Donald Trump. Des extraits de son discours de défaite en janvier 2021 avaient été juxtaposés pour donner l’impression d’un appel direct à l’action violente et à l’assaut contre le Capitole. La BBC a admis une erreur de jugement et présenté ses excuses, tout en contestant l’idée d’une diffamation. Cet épisode a renforcé le récit victimaire et relativiste de Donald Trump. Et sa posture de défenseur de la vérité a été momentanément confortée.  

Julien PAUL


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