Lorsque nous fêtons Noël, nous accueillons Dieu lui-même à travers l’enfant de la crèche. Cette réalité, qui est au coeur de la foi chrétienne, nous renvoie au mystère de l’incarnation, un événement qui a changé la face du monde.
La naissance de Jésus, il y a quelque deux mille ans, a profondément changé le cours de l’Histoire humaine. Depuis son apparition sur terre, l’homme n’a eu de cesse de chercher des réponses à ces questions qui le taraudent: pourquoi est-ce que j’existe? Quelle est ma destinée? Pourquoi dois-je mourir, ainsi que ceux que j’aime, alors que j’aspire à l’immortalité, à un amour éternel? Y a-t-il une Réalité ultime au-delà de cette vie et par-delà la mort?
Toute religion, toute philosophie, toute spiritualité, depuis les origines de l’humanité, a proposé – parfois imposé – des réponses à ces questions, variations infinies sur un même thème. Parmi toutes ces visions du monde, une "idée" va émerger. On la voit poindre, de manière d’abord indécise, puis de plus en plus clairement, en différents lieux, à différentes époques, sous différentes formes: si une autre Réalité existe, elle ne peut être qu’Unique, source et fin de toute chose. Ainsi naît la notion de Dieu, fruit de la réflexion de l’homme, produit de diverses théologies, mais plus fondamentalement, fruit d’une expérience du Sacré, d’une transcendance. Les hommes vont alors inlassablement chercher à entrer en relation avec cette Réalité, cet Absolu pourtant perçu comme inaccessible.
Dieu, le "Tout-Autre"
Nouvelle étape de ce long cheminement: il y a trois mille ans, un petit peuple sémite, politiquement insignifiant, comme surgi de nulle part, va revendiquer quelque chose d’inouï. Ce Dieu que l’humanité cherche à tâtons s’est révélé personnellement à Israël, jusqu’à lui donner son propre Nom: "Je suis celui qui suis" (Exode 3, 14). Nom éminemment mystérieux, qui souligne que, tout en voulant entrer en relation intime avec le peuple qu’il a choisi parmi toutes les nations, Dieu demeure éternellement l’inaccessible, l’incompréhensible, l’insaisissable, le "Tout-Autre", "Lumière au-delà de toute lumière".
Bien qu’il se soit rapproché de l’homme, à travers un peuple particulier, une sorte de fossé infranchissable subsiste donc entre Dieu et l’humanité. Ce fossé est celui qui sépare le temps de l’éternité, l’humain du divin, le péché de l’amour, la mort de la vie.
Cette longue introduction est nécessaire pour comprendre, un tant soit peu, ce qui se passe à Noël; pour comprendre – dit de manière très prosaïque – quel est "l’enjeu" de ce que les chrétiens célèbrent chaque 25 décembre. Avec la naissance de cet enfant, Jésus, ce qui était promis et déjà présent en germe dans l’expérience d’Israël, entre dans une nouvelle phase. Avec la naissance de Jésus, un pont est désormais tendu au-dessus de l’abîme qui séparait Dieu et l’humanité. Avec la naissance de Jésus, la relation de l’homme à Dieu est désormais possible – relation qui va d’ailleurs apparaître comme l’accomplissement du désir le plus essentiel de l’humanité, comme sa véritable destinée
La toute-puissance de Dieu
Comment la naissance de cet enfant peut-elle signifier, et plus encore réaliser la relation de Dieu et de l’humanité? Comment peut-elle accomplir la relation personnelle de Dieu et de chacun, chacune d’entre nous? C’est que ce bébé est le Verbe éternel de Dieu qui s’est fait homme, comme nous l’entendons proclamer le jour de Noël: "Et le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire, cette gloire que, Fils unique plein de grâce et de vérité, il tient du Père" (Jean 1, 14).
Réalité difficile, et même impossible à saisir. Mais cependant mystère qui sera pleinement révélé aux futurs disciples, après la résurrection de ce même Jésus. Nous aussi, nous sommes appelés à entrer dans ce mystère: Jésus – pour reprendre les termes théologiques – est l’incarnation du Fils de Dieu qui, avant sa naissance parmi les hommes, vit de toute éternité dans le sein du Père.
En naissant dans notre chair, Dieu le Fils va nous montrer cette gloire du Père, qui est aussi la sienne. Et cette gloire de Dieu, c’est le rayonnement de ce qu’est Dieu: Amour sans mesure. Pour le dire plus simplement: Jésus est la manifestation de l’Amour de Dieu, de l’Amour qui est Dieu. Et cet Amour apparaît déjà pleinement dans l’humilité de la crèche: un Amour, un Dieu qui s’abaisse infiniment pour ce mettre à notre niveau. Un Dieu qui ne craint pas de rejoindre notre humanité dans sa condition de pauvreté, de vulnérabilité. Rien de plus vulnérable qu’un bébé... Telle est la toute-puissance de Dieu, qui est dévoilée, précisément, ici. "Personne n’a jamais vu Dieu", dit l’évangile de Jean, "Dieu Fils unique, qui est dans le sein du Père, nous l’a dévoilé" (Jean 1, 18).
Dans l’enfant de Noël, Dieu se met à notre portée. Nous ne pouvions accéder à l’éternité de Dieu, Dieu est donc entré dans notre temps. Nous ne pouvions saisir Dieu, Dieu se donne alors à nous. Nous ne pouvions aimer Dieu, alors c’est lui qui nous a aimés le premier. En accueillant cet enfant dans notre vie, c’est Dieu lui-même que nous accueillons, dans toute sa gloire. Et ainsi la relation à Dieu, finalité de notre vie, devient possible.
Deux amours réconciliés
Le théologien suisse Hans Urs von Balthasar (1905-1988) exprime cette relation à Dieu de très belle manière: en aimant Jésus, qui est Dieu et homme, nous pouvons en quelque sorte réconcilier, en nous, en un seul amour, deux amours qui, sinon, demeurent pratiquement inconciliables: l’amour de Dieu et l’amour de la créature, l’amour divin et l’amour humain. D’une part, l’homme a toujours voulu aimer Dieu, la Réalité ultime, et se laisser aimer par lui – même s’il n’en a pas toujours conscience. Or, Dieu étant l’insaisissable, l’inacessible, l’homme ne peut réaliser ce que, pourtant, il désire au plus profond de lui-même, et qui, seil, peut donner sens à sa vie. D’autre part, l’homme ne pouvant atteindre Dieu, il va reporter ce désir d’amour infini sur la créature, sur une personne, en particulier son conjoint, ce qui ne pourra que le décevoir, car aucune créature ne peut combler la soif d’amour absolu qui l’habite.
Mais dans la personne de Jésus, Verbe fait chair, pleinement Dieu et pleinement homme, cette contradiction est surmontée, cette double impasse traversée. En Jésus, l’être humain peut aimer Dieu… humainement, sans pour autant tomber dans l’idolâtrie, car dans cet homme "habite corporellement toute la plénitude de la divinité" (Colossiens 2, 8).
Si cet amour nous est possible, c’est parce que, comme le dit saint Irénée de Lyon (130-202), "Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu". Cette magnifique formule résume, à elle seule, le mystère qui s’accomplit à Noël. En prenant notre humanité, Dieu, dans un admirable échange, nous communique sa divinité. Tout en restant Dieu, il devient homme, et c’est en restant pleinement humain que nous sommes divinisés, que nous pouvons partager la vie même de Dieu. Ce processus de divinisation, si on ose utiliser ce terme, s’accomplit lorsque que nous accueillons, dans la foi, la personne du Christ, en nous-même, par la prière et les sacrements, et à travers l’autre humain, qui est icône de Dieu.
Christophe HERINCKX
Photo: (c) Fotolia
Lorsque nous fêtons Noël, nous accueillons Dieu lui-même à travers l’enfant de la crèche. Cette réalité, qui est au coeur de la foi chrétienne, nous renvoie au mystère de l’incarnation, un événement qui a changé la face du monde.