Spiritualités comparées (6/6) – Epilogue : le Dieu indicible


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Spiritualités comparées (6/6) – Epilogue : le Dieu indicible
Par Christophe Herinckx
Journaliste de CathoBel
Publié le - Modifié le
7 min

Ces cinq dernières semaines, nous avons tenté d’évoquer quelques aspects essentiels de cinq grandes spiritualités du monde: judaïsme, islam, hindouisme, bouddhisme et animisme. Au terme de ce parcours, nous vous proposons une synthèse de ces différentes spiritualités. Nous revenons aussi sur ce qui les distingue, et les rapproche, de la spiritualité chrétienne.

Lorsqu’on tente d’approcher les religions du monde, on prend conscience que toutes, dans ce qui fait leur cœur spirituel, tendent vers un même but: la rencontre, l’union avec la Réalité ultime de toutes choses.

Cette Réalité ultime, les théologies vont lui donner différents noms, fruits de révélations et de réflexions diverses. Mais qu’on l’appelle Dieu, Allah, l’Un, Vishnu, Ahura-Mazda, Nirvana, les mystiques sont tous d’accord sur un point: "Dieu", qu’on le comprenne comme une Personne ou un Principe non personnel, est toujours au-delà de tout ce qu’on peut comprendre et dire de Lui, de tout ce qu’on peut expérimenter et recevoir de Lui. Il est indicible, ineffable.

Au point de départ de cette intuition, il y a non pas une idée, mais une expérience, ou plutôt des expériences intimes de cette Réalité indicible.

Spiritualité animiste et holisme chrétien

Dans l’expérience spirituelle animiste, l’homme prend conscience qu’il fait partie d’un Tout, d’un cosmos au sein duquel tous les êtres sont liés les uns aux autres. Le principe de ce lien, c’est la vie, l’énergie qui vient du Créateur, et qu’Il partage à toutes ses créatures, à différents degrés. Pour entrer en contact avec ce Dieu unique, l’homme passe par des médiateurs: ses ancêtres, des esprits, qui sont eux-mêmes accessibles à travers des personnes privilégiées. Celles-ci ont reçu un don particulier, parfois à travers des transes ou des révélations, et ces expériences particulières vont donner naissance à des rites restaurateurs de vie.

L’animisme, qui est sans doute aussi ancien que l’humanité, est à certains égards l’expression de la religiosité fondamentale de l’homme. Sa spiritualité propre consiste à demeurer relié au Tout, et à travers ce Tout, à Dieu. Il n’y a donc pas de contact immédiat avec Dieu, pour le commun des mortels.

Dans la spiritualité chrétienne, l’union à Dieu est, en principe, ouverte à tous. Cela dit, elle passe également par une médiation: par la relation à l’unique Médiateur qu’est le Christ, qui est Dieu fait homme. Ainsi, lorsqu’on s’unit au Christ par la foi et l’amour, on s’unit au Père. Le christianisme n’abroge pas l’animisme, mais consacre plutôt le lien qui existe entre tous les vivants, puisque non seulement l’homme, mais le cosmos tout entier est destiné à être divinisé dans la résurrection du Christ. C’est l’aspect holistique du christianisme.

Judaïsme et accomplissement chrétien

Dans la spiritualité chrétienne, la divinisation de la création n’est cependant que le fruit ultime du salut de l’homme, et de la sanctification de son Histoire. Pour la révélation biblique, dont l’origine se situe vers 1500 avant notre ère, l’homme n’est pas une créature comme une autre: l’homme et la femme sont image de Dieu, et la ressemblance avec Dieu ne pourra se réaliser qu’à travers l’Histoire. Celle-ci est le théâtre du salut de l’humanité, et tend vers un accomplissement à la fin des temps.

Pour le christianisme comme pour le judaïsme, Dieu se révèle dans cette Histoire, qui a eu un commencement et aura une fin. Il s’y révèle comme Dieu transcendant, Autre indicible, et l’homme apparaît dès lors aussi comme un autre par rapport à Dieu, son frère humain, et les autres créatures. C’est cette altérité qui, dans le judaïsme et le christianisme, permet une relation à Dieu. Même comprise comme union d’amour très intime à Dieu, à la fois le Tout Autre et l’Infiniment Proche, cette relation maintient une différence essentielle entre Dieu et l’homme.

Là où la spiritualité juive, en cultivant l’Alliance avec Dieu, attend la réalisation des promesses liées à cette Alliance, la foi chrétienne voit ces promesses réalisées par la venue, dans la chair de ce monde, du Verbe de Dieu. Désormais, pour le chrétien, la fin de l’Histoire a commencé, Dieu s’est pleinement révélé, et la réconciliation de l’homme avec Dieu est accomplie dans la mort et la résurrection du Christ.

Dieu a désormais dévoilé ce que n’avait que pressenti le judaïsme: l’homme est destiné à partager la divinité même de Dieu, à entrer dans une union de parfaite intimité avec Lui, et à réaliser ainsi ses aspirations les plus profondes. Dans cette union d’amour, l’homme reste lui-même, tout en étant transformé à l’image du Christ, par l’Esprit de Dieu. Il devient ainsi fils du Père, Dieu étant, tout à la fois, la Réalité ultime indicible et la Lumière la plus intime de son être.

Dans le Christ Jésus, qui est pleinement Dieu et pleinement homme, l’être humain peut aimer Dieu d’un amour qui est pleinement… humain, sans pour autant verser dans l’idolâtrie, tout en aimant Dieu en tant que Dieu. Ce qui est ainsi au cœur de la spiritualité chrétienne permet de discerner ce qui la rapproche, mais aussi la différencie des mystiques hindoue, bouddhiste et musulmane.

Spiritualité hindoue et spiritualité chrétienne

Dans la spiritualité hindoue (l’hindouisme étant apparu vers 1500 avt J-Chr), la Réalité ultime est, comme dans la spiritualité chrétienne, le Dieu unique et indicible auquel l’homme est appelé à s’unir. Cependant, dans un certain courant de l’hindouisme, le caractère ineffable de Dieu pousse les philosophes à le considérer comme Unité impersonnelle. L’homme est alors amené à se dissoudre en elle, ce qui implique une négation de son altérité par rapport à elle. Un autre courant, par contre, comprendra cette Unité divine comme personnelle, étant sauve son caractère indicible, ce qui rejoint davantage la conception chrétienne de Dieu, et de la relation à Lui.

Un autre aspect distingue la mystique chrétienne de la mystique hindoue. Pour cette dernière, l’Histoire humaine n’a pas de finalité, de but, pas plus que l’ordre cosmique, qui est sans commencement ni fin. Par conséquent, pour s’unir à Dieu, il faut sortir du monde, renoncer au désir du monde, et retrouver l’unité du véritable "soi". Tel est le seul moyen d’échapper au cycle des réincarnations, et de rejoindre la Divinité. Pour le christianisme, par contre, le monde et l’Histoire eux-mêmes sont appelés à un accomplissement positif en Dieu, par le Christ.

Bouddhisme et christianisme

Cette différence se marque encore davantage par rapport au bouddhisme (6e siècle avt. J-Chr). Pour cette spiritualité, non seulement la réalité cosmique et historique sont illusoires, mais l’homme est également sans réelle consistance: il n’est pas un véritable sujet, un "je". En renonçant au monde, il ne s’unit donc pas à Dieu, mais atteint un état de libération par rapport à la réalité, aux désirs et aux réincarnations, et cet état est appelé "nirvana". Cependant, lorsque les bouddhistes parlent du nirvana, ils refusent de le définir, ils ne font que l’évoquer par des images, voire des négations. En ce sens, le caractère indicible du nirvana, de l’état d’éveil, se rapproche de ce que les autres spiritualités, y compris chrétienne, appellent "Dieu", dont la Réalité, même révélée, demeure au-delà de notre compréhension.

Mystique islamique et mystique chrétienne

Si, par bien des côtés, la spiritualité musulmane (l’islam naît au 7e siècle de notre ère) est proche à la fois du judaïsme et du christianisme, par d’autres aspects elle s’en éloigne. Si Allah est bien, comme pour les juifs et les chrétiens, le Dieu indicible, absolument Transcendant, cette transcendance ne s’accompagne pas aussi clairement pas de l’infinie proximité qui caractérise le Dieu de l’Ancien et du Nouveau Testaments. En ce sens, l’homme est destiné à se soumettre à Dieu (sens du mot islam), à l’adorer, mais non pas à être divinisé, à entrer dans la vie de Dieu. Dieu, d’ailleurs, n’entre pas dans l’Histoire des hommes, il n’assume pas le salut de l’homme en Lui-même.

Au sein de l’islam, le soufisme propose cependant une autre voie, qui se veut elle-même compréhension spirituelle de la lettre du Coran. Pour la voie soufie, l’homme est bel et appelé à s’unir à Dieu, qui est Amour indicible, Lumière éternelle de l’âme. En s’unissant à Dieu, de manière immédiate, le soufi retrouve l’unité primordiale, la pureté adamique d’avant l’Histoire du monde. Pour la mystique chrétienne, l’union immédiate à Dieu est également la finalité ultime de l’homme, mais cette immédiateté passe par la médiation historique du Christ, vrai Dieu et vrai homme.

Christophe HERINCKX

Catégorie : L'actu

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