Cette question sous-tend aujourd’hui les convictions et la pratique de nombreux croyants. Ceux-ci, en fonction de leur tradition spirituelle, mais aussi de la manière dont ils vivent leur croyance ou leur foi, répondront par "oui" ou par "non" à cette question. Qu’en est-il pour la foi chrétienne?
Pour de nombreux juifs, chrétiens et musulmans, la réponse est, spontanément et traditionnellement: oui, bien sûr, Dieu est une Personne. Pour d’autres courants religieux ou philosophiques, d’origine orientale surtout, la Réalité ultime, telle qu’ils la conçoivent, n’est pas de nature personnelle. Ainsi, dans le bouddhisme, la Réalité ultime est le nirvâna, un état, et non pas Dieu.
Toutefois, même parmi les chrétiens, la notion d’un Dieu personnel est, aujourd’hui, souvent remise en question. Pour un nombre non négligeable d’entre eux, Dieu est l’Energie cosmique, ou une Force, plus ou moins impersonnelle, qui se confond dans certains cas avec l’Univers lui-même, compris alors comme un Tout divin dont nous sommes, chacun et chacune, une parcelle.
Comment expliquer ce "glissement", qui s’éloigne fortement de la conception judéo-chrétienne, et même islamique, de Dieu? Les raisons de ce changement diffus sont multiples et variées. Sans doute faut-il y voir une influence aujourd’hui nettement marquée des spiritualités orientales, et de certaines pratiques de méditation. Celles-ci, bien souvent, impliquent une théologie selon laquelle il s’agit de se replonger dans l’Unité primordiale, dans le Tout, dans une Conscience universelle dont ma propre consience est une émanation.
Parallèlement, on observe clairement, parmi de nombreux chrétiens, un éloignement par rapport à la compréhension de Dieu comme Trinité, dont on ne voit plus, pour ainsi dire, la "valeur ajoutée", ni les implications en termes spirituels. Enfin, on peut dire que la notion de "personne", lorsqu’elle est appliquée à Dieu, peut facilement être prise pour de l’anthropomorphisme. On semble alors, en effet, dire que Dieu est une personne "comme vous et moi".
La personne, une notion chrétienne de Dieu
Cela dit, reposons la question, du point de vue de la foi chrétienne: Dieu peut-il être considéré comme une Personne? Et si la réponse est "oui", en quel sens Dieu est-il une Personne?
Deux précisions, pour commencer. Rappelons que la notion de personne, dans la théologie chrétienne, renvoie à la Trinité et au Christ. D’une part, le dogme trinitaire, au concile de Chalcédoine (451), proclame que Dieu est une Essence (terme souvent traduit par "nature" en français) en trois Hypostases, ou trois Personnes.
Autrement dit: Dieu est bien l’Unique, dans sa "Nature" (comme on peut dire qu’il existe une "nature" humaine), mais cette nature se réalise en trois Personnes distinctes, mais pas indépendantes l’une de l’autre. Bref, on pourrait dire que Dieu est relation entre trois Personnes, une relation faite d’intimité parfaite, d’amour achevé, de réciprocité complète. Par ailleurs, on proclame que le Christ est une seule personne en deux essences, l’essence divine et l’essence humaine, bref qu’il est pleinement Dieu et homme dans son unique personne.
La notion de personne est donc bien présente dans la théologie chrétienne, et est utilisée à propos de Dieu. A partir de là, il faut cependant préciser immédiatement que, si Dieu est effectivement une Personne, ou plus exactement une Relation de Personnes, Il ne l’est pas en un sens humain, mais en un sens différent, autre, divin. Quant à la personne humaine, elle tire justement son caractère "personnel" des trois Personnes divines, dont elle est image et ressemblance.
Purifier nos représentations
En conséquence, parler de Dieu comme d’une Personne n’est pas le fruit d’une projection, par l’homme, des caractéristiques humaines sur Dieu. C’est, au contraire, à partir de Dieu, de sa révélation sur Lui-même, que nous pouvons comprendre ce qu’est l’être humain en tant que personne. L’homme est un être fait pour l’amour, fait pour la relation, parce que Dieu est Amour et Relation. Il est fait pour s’unir à Dieu, pour participer à la Relation divinement intime entre les trois Personnes de la Trinité.
Cependant, il est possible que, concrètement, lorsqu’on parle de Dieu comme Personne, ou quand on le prie, on projette effectivement ce que nous sommes sur Dieu. Pour éviter cela, une certaine purification s’avère nécessaire. Cette purification peut passer par une forme de "théologie négative". Au cours de l’Histoire du christianisme, de grandes figures ont développé cette voie, tels saint Clément d’Alexandrie, saint Thomas d’Aquin ou saint Jean de la Croix.
De quoi s’agit-il? Chaque affirmation sur Dieu doit ensuite être niée. Par exemple, dire "Dieu est une personne" doit ensuite être nié: "Dieu n’est pas une Personne". Le but de cette opération n’est pas, en fait, de nier une qualité de Dieu. Ainsi, il ne s’agit pas de dire que Dieu serait impersonnel. Le but est de reconnaître que cette qualité, en Dieu, est toujours "plus" que ce que nous pouvons en saisir. Si Dieu est une Personne, c’est donc en un sens plus plénier que ce que nous pouvons en percevoir.
Le but est de prendre conscience que Dieu ne peut être enfermé dans aucune définition, qu’Il dépasse infiniment nos capacités, qu’Il est toujours au-delà de tout ce qu’on peut affirmer ou comprendre de Lui. Même lorsque certaines affirmations sur Dieu – "Dieu est Père", "Dieu est bon", etc. – nous ont été révélées par Dieu Lui-même, nous risquons toujours de les réduire à ce que nous connaissons, ou croyons connaître.
Il en va de même, et peut-être davantage encore, dans la prière. Lorsque nous nous adressons à Dieu, qui est Quelqu’un, qui est une Personne - certains diront: une Conscience -, nous risquons de nous attacher à une représentation trop humaine, qui peut devenir une entrave à rencontrer le vrai Dieu, dans le silence de notre recueillement. Pour y remédier, un chemin nous est donné par Dieu lui-même: apprendre à regarder intérieurement, à contempler la personne de Jésus, telle qu’elle nous est présentée dans les Evangiles. Car qui voit Jésus, homme et Dieu, voit le Père. En accueillant Jésus en nous, tel qu’Il est et se donne à nous, nous entrons peu à peu dans le Mystère de Dieu, et nous nous laissons connaître par Lui.
Christophe HERINCKX

Cette question sous-tend aujourd’hui les convictions et la pratique de nombreux croyants. Ceux-ci, en fonction de leur tradition spirituelle, mais aussi de la manière dont ils vivent leur croyance ou leur foi, répondront par "oui" ou par "non" à cette question. Qu’en est-il pour la foi chrétienne? 
