D’un format agréable, ce léger recueil tient en ses pages une histoire à méditer. Sous un titre anodin, « L’opticien de Lampedusa » est un grand livre.
Le choix de la profession ne relève pas du hasard. Il aurait pu être cordonnier ou livreur de pizzas, il est opticien. Il aide les gens à voir, est-ce à dire qu’il voit mieux lui-même pour autant? Discipliné et travailleur, ce commerçant a le profil classique et rassurant du bon père de famille. Il a construit sa vie à l’image de son tempérament: avec rigueur et pondération. Un couple uni, des enfants déjà grands et bientôt autonomes, un commerce plutôt florissant… Le ton est donné, la vie est pleine de certitudes. Dans ce récit, l’opticien est le seul à ne pas avoir de prénom. Maria, Teresa, etc. tous les autres, ses voisins, ses amis, sa femme aussi, sont nommés. Anonyme, cet homme échappe à une désignation précise, parce qu’il symbolise tous les chanceux et les nantis, nés au bon endroit, à l’abri dans un continent en paix et un pays sans conflit. Cet opticien pourrait être un autre. Ce pourrait être vous ou moi.
Le séisme de la vue
Le ton de ce livre relève du reportage photographique. Des détails incongrus parsèment le récit, comme la couleur vive d’un polo bleu porté par un vieil homme aperçu par l’opticien. L’importance de la couleur est ténue, et pourtant le regard de l’homme est continuellement frappé et distrait par des détails futiles, qui l’éloignent de l’essentiel. Cette fracture, cette rupture entre sa vie d’avant où il ne voyait pas, et celle d’après où il s’ouvre aux autres, l’opticien va la connaître lors d’une sortie en mer avec des amis. Ce moment de détente acquiert une intensité bouleversante lorsque leur bateau croise des migrants sur le point de se noyer au large de l’île de Lampedusa. L’opticien va alors connaître le dilemme du choix à poser entre toutes ces vies qui fuient entre les flots, leurs mains qui glissent et manquent d’appui. "Au sein de ce chœur tragique, il distingue chaque voix, entend chaque être." Bouleversant, ce récit est authentique. Il est né à la suite d’un reportage réalisé par Emma-Jane Kirby pour la BBC Radio 4. L’opticien de Lampedusa existe vraiment. Peu importe son prénom. Ce qui compte, c’est qu’il parvienne à intégrer un tel cataclysme dans sa vie d’humain, sans sombrer lui-même ni prendre la fuite face à l’énormité de l’événement. Ce récit de vie est fort parce qu’il touche aux fondements de l’existence: l’amitié, la mort, la solitude, l’abandon, la peur, la culpabilité, mais aussi la providence.
Angélique TASIAUX
Emma-Jane KIRBY, "L’opticien de Lampedusa". Equateurs, juin 2016, 168 pages

D’un format agréable, ce léger recueil tient en ses pages une histoire à méditer. Sous un titre anodin, « L’opticien de Lampedusa » est un grand livre.
