Delhaize : la victoire des actionnaires ?


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Delhaize : la victoire des actionnaires ?
Par Jean-Jacques Durré
Publié le - Modifié le
4 min

Delhaize 1Quatre ans après Carrefour Belgique, c'est au tour de Delhaize de réduire la voilure. La facture sera salée, puisque quatorze magasins sont menacés de fermeture et qu'environ 2.500 emplois sont sur la sellette. Pourtant, le bilan du groupe est positif, avec un bénéfice net de 179 millions d'euros en 2013. Une situation qui pose question sur le plan éthique.

Dans les trois ans à venir, Delhaize Belgique envisage de licencier 2.500 travailleurs et de fermer 14 supermarchés en gestion propre jugés non rentables. Pour justifier cette décision, la direction invoque l'impact de la crise économique et le poids salarial. Celui-ci serait, selon elle, de 15 à 30% supérieur aux principaux concurrents du groupe. "Nous sommes pleinement conscients que cette annonce a un impact social et émotionnel sur nos collaborateurs et leur famille", a commenté Denis Knoops, administrateur délégué de Delhaize Belgique. "Mais nous sommes convaincus que les mesures identifiées sont indispensables pour garantir l'avenir du groupe."

Les syndicats ne l'entendent évidemment pas de cette oreille. Scandalisés, ils rappellent que le personnel a déjà fait d'énormes sacrifices ces dernières années et que Delhaize est une entreprise rentable. Avec un chiffre d'affaires de 21 milliards d'euros, un bénéfice de 179 millions d'euros en 2013 et un dividende qui reste en croissance, elle est effectivement loin d'être boudée par les investisseurs.

Une évolution inquiétante

Pourquoi, dès lors, prendre des mesures aussi drastiques? Si la direction du groupe avance surtout des raisons économiques, elle n'évoque qu'indirectement, le rôle joué par les actionnaires. Leur influence, pourtant, ne cesse de s'accroître depuis quelques années, au détriment des autres acteurs de l'entreprise, à savoir les dirigeants, les associés, les sous-traitants et les salariés. Autrefois, en effet, une entreprise dont les comptes s'affichaient en équilibre inspirait le respect. A la condition que les recettes couvrent les coûts, son président pouvait faire bonne figure au sein et à l'extérieur de son conseil d'administration. Aujourd'hui, une telle société est considérée comme mal gérée. Car une norme de rentabilité internationale est apparue: il ne suffit plus d'afficher des bénéfices, il faut que le rendement des capitaux investis soit d'au moins 10 à 12%.

Dans une interview au magazine Le Vif, Pierre-Alexandre Billiet, professeur à The Solvay Brussels School of Economics and Management de l'ULB, admet que le plan était nécessaire pour assurer la compétitivité du groupe et donc sa survie, mais il admet aussi que la direction de Delhaize joue le jeu de la Bourse. "Je regarde le cours de bourse et je vois que Delhaize est dans le vert. Mais en même temps c’était une condition sine qua non pour que la différence Delhaize USA et Delhaize Belgique ne s’agrandisse pas… Et qu’ils ne doivent pas se diriger vers des décisions catastrophiques. Si cette décision n’était pas prise, on risquait la perte de bien plus d’emplois", précise-t-il. Et d'ajouter qu'il y a bien une raison actionnariale, mais aussi une raison économique, car Delhaize doit rester compétitif sur le marché belge. Or, il est mis à mal avec l’arrivée d’Albert Heijn en Flandre.

Toutefois, cette manière de faire pose question sur le plan de l'éthique sociale. De plus en plus, des entreprises licencient pour diverses raisons dont certaines sont incomprises. Une évolution dont l'Eglise catholique ne cesse de dénoncer les conséquences, que ce soit sur l'investissement à long terme, les relations sociales ou, plus généralement, la place de l'entreprise dans la société.

"Un des risques les plus grands est sans aucun doute que l’entreprise soit presque exclusivement soumise à celui qui investit en elle et que sa valeur sociale finisse ainsi par être amoindrie", écrit Benoît XVI dans l'encyclique "Caritas in Veritate". "En raison de la croissance de leurs dimensions et du besoin de capitaux toujours plus importants, les entreprises ont de moins en moins à leur tête un entrepreneur stable qui soit responsable à long terme de la vie et des résultats de l’entreprise et pas seulement à court terme, et elles sont aussi toujours moins liées à un territoire unique. En outre, la fameuse délocalisation de l’activité productive peut atténuer chez l’entrepreneur le sens de ses responsabilités vis-à-vis des porteurs d’intérêts, tels que les travailleurs, les fournisseurs, les consommateurs, l’environnement naturel et, plus largement, la société environnante, au profit des actionnaires, qui ne sont pas liés à un lieu spécifique et qui jouissent donc d’une extraordinaire mobilité."

De fait, ces derniers peuvent décider de fermer des usines, dont ils ne savent pas ce qu'elles produisent exactement, ni même parfois où elles se situent. Ils peuvent décider de licencier en masse, de délocaliser, sans avoir à se préoccuper des conséquences sociales de leurs décisions, pas plus qu'ils ne se préoccupent de l'utilité sociale de ce qu'ils produisent. Le principal étant qu'ils augmentent leurs gains. Pour preuve de ce cynisme: quelques heures seulement après l'annonce de ces mesures, l'indice boursier du groupe Delhaize augmentait de 1,09%.

La recherche du bien commun

Sur ce point, l'Eglise est très claire: le profit n'est utile que si, en tant que moyen, il est orienté vers un but qui lui donne un sens relatif, à savoir le bien commun. "La dignité de la personne et les exigences de la justice demandent, aujourd’hui surtout, que les choix économiques ne fassent pas augmenter de façon excessive et moralement inacceptable les écarts de richesse et que l’on continue à se donner comme objectif prioritaire l’accès au travail ou son maintien, pour tous", poursuit Benoît XVI. Un objectif que ne semble apparemment pas privilégier le groupe Delhaize.

Pascal ANDRE

 


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