Le pape François a accordé un long entretien au directeur de la revue jésuite "Civilta Cattolica", le père Antonio Spadaro. Publiée intégralement sur le site de la revue "Etudes", en voici les principaux extraits, classés par thèmes.
Sa vision de lui-même"
"Je ne sais pas quelle est la définition la plus juste… Je suis un pécheur. C'est la définition la plus juste… Ce n'est pas une manière de parler, un genre littéraire. Je suis un pécheur (…) sur lequel le Seigneur a posé son regard. (…) Je suis un homme qui est regardé par le Seigneur."
Son besoin de ne pas être seul
"La communauté est pour moi vraiment fondamentale. (…) C'est pourquoi je suis là, à Sainte-Marthe. (…) J'ai choisi de m'y installer car, quand j'ai pris possession de l'appartement pontifical, j'ai entendu distinctement un 'non' à l'intérieur de moi. L'appartement pontifical du Palais apostolique n'est pas luxueux. Il est ancien, fait avec goût, mais pas luxueux. Cependant, il est comme un entonnoir à l'envers. S'il est grand et spacieux, son entrée est vraiment étroite. On y entre au compte-gouttes, et moi, sans les personnes, non, je ne peux pas vivre. J'ai besoin de vivre ma vie avec les autres."
La prière
"Je prie l’office chaque matin. J’aime prier avec les psaumes. Je célèbre ensuite la messe. Et je prie le rosaire. Ce que je préfère vraiment, c’est l’Adoration du soir, même quand je suis distrait, que je pense à autre chose, voire quand je sommeille dans ma prière. Entre sept et huit heures du soir, je me tiens devant le Saint Sacrement pour une heure d’adoration. Mais je prie aussi mentalement quand j’attends chez le dentiste ou à d’autres moments de la journée."
Sa façon de gouverner
"Au départ, ma manière de gouverner comme jésuite comportait beaucoup de défauts. C’était un temps difficile pour la Compagnie: une génération entière de jésuites avait disparu. C’est ainsi que je me suis retrouvé provincial très jeune. J’avais 36 ans: une folie! Il fallait affronter des situations difficiles et je prenais mes décisions de manière brusque et individuelle. Mais je dois ajouter une chose: quand je confie une tâche à une personne, je me fie totalement à elle; elle doit vraiment faire une grosse erreur pour que je la reprenne. Cela étant, les gens se lassent de l’autoritarisme. Ma manière autoritaire et rapide de prendre des décisions m’a conduit à avoir de sérieux problèmes et à être accusé d’ultra-conservatisme. (…) Je partage cette expérience de vie pour faire comprendre quels sont les dangers du gouvernement. Avec le temps, j’ai appris beaucoup de choses. Le Seigneur m’a enseigné à gouverner aussi à travers mes défauts et mes péchés."
L'importance de la consultation
"Maintenant j’entends quelques personnes me dire: 'Ne consultez pas trop, décidez'. Au contraire, je crois que la consultation est essentielle. Les consistoires, les synodes sont, par exemple, des lieux importants pour rendre vraie et active cette consultation. Il est cependant nécessaire de les rendre moins rigides dans leur forme. Je veux des consultations réelles, pas formelles."
Sa vision de l'Eglise
"Je vois avec clarté que la chose dont a le plus besoin l’Église aujourd’hui, c’est la capacité de soigner les blessures et de réchauffer le cœur des fidèles, la proximité, la convivialité. Je vois l’Église comme un hôpital de campagne après une bataille. Il est inutile de demander à un blessé grave s’il a du cholestérol et si son taux de sucre est trop haut ! Nous devons soigner les blessures. Ensuite nous pourrons aborder le reste. Soigner les blessures, soigner les blessures… Il faut commencer par le bas. L’Église s’est parfois laissé enfermer dans des petites choses, de petits préceptes. Le plus important est la première annonce : 'Jésus-Christ t’a sauvé!' Les ministres de l’Église doivent être avant tout des ministres de miséricorde."
Sa vision de la curie romaine
"Les dicastères romains sont au service du pape et des évêques: ils doivent aider soit les Églises particulières soit les conférences épiscopales. Ils sont des organismes d'aide. Dans certains cas, quand ils ne sont pas bien compris, ils courent le risque de devenir plutôt des organismes de censure. C'est impressionnant de voir les dénonciations pour manque d'orthodoxie qui arrivent à Rome! Je crois que ces cas doivent être étudiés par les conférences épiscopales locales, auxquelles Rome peut fournir une aide pertinente. De fait, ces cas se traitent mieux sur place. Les dicastères romains sont des médiateurs et non des intermédiaires ou des gestionnaires. (…) Il est peut-être temps de changer la manière de faire du synode, car celle qui est pratiquée actuellement me paraît statique."
Les urgences de l'Eglise
"Les réformes structurelles ou organisationnelles sont secondaires, c'est-à-dire qu'elles viennent dans un deuxième temps. La première réforme doit être celle de la manière d'être. Les ministres de l'Évangile doivent être des personnes capables de réchauffer le cœur des personnes, de dialoguer et cheminer avec elles, de descendre dans leur nuit, dans leur obscurité, sans se perdre. Le peuple de Dieu veut des pasteurs et pas des fonctionnaires ou des clercs d'État."
Le temps de discernement
"Nombreux sont ceux qui pensent que les changements et les réformes peuvent advenir dans un temps bref. Je crois au contraire qu’il y a toujours besoin de temps pour poser les bases d’un changement vrai et efficace. Ce temps est celui du discernement."
L'importance du doute
"Si quelqu’un dit qu’il a rencontré Dieu avec une totale certitude et qu’il n’y a aucune marge d’incertitude, c’est que quelque chose ne va pas. C’est pour moi une clé importante. Si quelqu’un a la réponse à toutes les questions, c’est la preuve que Dieu n’est pas avec lui, que c’est un faux prophète qui utilise la religion à son profit. Les grands guides du peuple de Dieu, comme Moïse, ont toujours laissé un espace au doute."
Les questions de morale
"Nous ne pouvons pas insister seulement sur les questions liées à l'avortement, au mariage homosexuel et à l'utilisation de méthodes contraceptives. (…) Les enseignements, tant dogmatiques que moraux, ne sont pas tous équivalents. Une pastorale missionnaire n'est pas obsédée par la transmission désarticulée d'une multitude de doctrines à imposer avec insistance. L'annonce de type missionnaire se concentre sur l'essentiel, sur le nécessaire, qui est aussi ce qui passionne et attire le plus, ce qui rend le cœur tout brûlant, comme l'eurent les disciples d'Emmaüs. Nous devons donc trouver un nouvel équilibre, autrement l'édifice moral de l'Église risque lui aussi de s'écrouler comme un château de cartes, de perdre la fraîcheur et le parfum de l'Évangile."
Les femmes dans l'Eglise
"Il est nécessaire d’agrandir les espaces pour une présence féminine plus incisive dans l’Église. Je crains la solution du 'machisme en jupe', car la femme a une structure différente de l’homme. (…) Il faut travailler davantage pour élaborer une théologie approfondie du féminin. C’est seulement lorsqu’on aura accompli ce passage qu’il sera possible de mieux réfléchir sur le fonctionnement interne de l’Eglise. Le génie féminin est nécessaire là où se prennent les décisions importantes. Aujourd’hui, le défi est celui-ci: réfléchir sur la place précise des femmes, aussi là où s’exerce l’autorité dans les différents domaines de l’Eglise."
