Face aux fake news et au complotisme, Laura Rizzerio nous encourage à garder une confiance rationnelle fondée sur le réel.
Récemment, j’ai eu l’occasion de réécouter quelques épisodes du podcast de la RTBF Le bureau des complots. J’aime bien cette émission, ludique et bien construite, qui propose de façon critique des thématiques souvent exploitées dans les théories complotistes. L’émission se clôt cependant toujours par une invitation qui m’interpelle: "Ne croyez pas à tout ce que vous entendez".
Que signifie cette invitation? Le doute serait-il la seule voie d’accès au vrai? Devons-nous nous méfier de notre expérience? La confiance que nous accordons spontanément aux personnes et aux faits serait-elle dépourvue de fiabilité, et donc exclue de rationalité?
Quelle est la valeur épistémologique de l’acte de croire?
Notre quotidien est tissé d’"actes de foi"
Si on y prête attention, notre quotidien est tissé d’"actes de foi", sur lesquels reposent en grande partie nos connaissances et nos actions. Ceux-ci constituent la manière la plus immédiate de poser des choix raisonnés. Quand nous montons dans un train, ne faisons-nous pas naturellement confiance au conducteur, supposant qu’il est suffisamment formé? Sans cette confiance, prendrait-on encore le train? Et qui s’attablerait dans un restaurant sans "croire" que le chef en cuisine est suffisamment compétent pour préparer des mets sains et de qualité?
Ces "actes de foi" permettent d’agir sans recourir à de longues vérifications démonstratives. Ils sont, à ce titre, indispensables à la vie ordinaire. Nous jugerions d’ailleurs pathologique l’attitude de celui qui exigerait du conducteur la preuve préalable de ses compétences avant de monter dans le train.
Ces actes de foi relèvent pourtant d’une forme de rationalité. Ils conduisent à une certitude pratique, proche de celle que produit un raisonnement logique dans la vie quotidienne. Ils témoignent du fonctionnement de la raison lorsqu’elle est confrontée à l’expérience. Ce fonctionnement repose sur l’interprétation des signes qui lui sont adressés. La certitude naît lorsque ces signes convergent suffisamment pour que la raison reconnaisse une évidence.
Ainsi, si je peux tenir pour fiable un restaurant dans lequel je m’apprête à dîner, c’est parce que ma raison agrège des informations concordantes: le retour d’amis, les recommandations d’un guide gastronomique, la fréquentation constante de l’établissement. Conclure qu’il s’agit d’un bon restaurant est raisonnable, et cette conclusion suffit à fonder une conviction et à nourrir la confiance.
L’"acte de croire" possède ainsi une valeur épistémologique réelle, dont chacun fait l’expérience au quotidien. Il montre que la rationalité ordinaire s’appuie moins sur la démonstration que sur une confiance rationnellement fondée dans des signes convergents.
Encore faut-il que cette confiance réponde à une condition essentielle: l’honnêteté dans le rapport à l’expérience. Autrement dit, afin que l’interprétation des signes conduise à une conclusion fiable, il faut respecter la réalité telle qu’elle est, sans la déformer ou la reconstruire selon des représentations mensongères. Dès lors que la réalité est altérée, le système se dérègle et les conclusions deviennent inopérantes.
Vulnérables aux déformations du réel
Les attitudes complotistes se présentent le plus souvent comme cohérentes et rigoureusement argumentées. Ce n’est pas sur ce terrain qu’on peut les réfuter. Leur force tient ailleurs: dans un climat où la distorsion des faits devient acceptable et où la distinction entre le vrai et le faux s’affaiblit. Autrement dit, la racine du complotisme réside dans une disposition à rendre admissible la déformation du réel, rendant la raison inapte à interpréter correctement les signes de l’expérience.
Inondés de fake news et de deepfakes, peu éduqués à exercer le sens critique, mal formés à l’argumentation, trop sensibles aux émotions, nous devenons progressivement vulnérables aux déformations du réel. Ballotée dans cet océan de mensonges, la raison risque de produire des représentations cohérentes en apparence, mais illusoires en réalité. Et lorsqu’on s’habitue au mensonge, la confiance elle-même s’effondre. La foi se meurt, et avec elle, la raison aussi.
Faut-il dès lors prendre au pied de la lettre l’invitation à "ne pas croire à tout ce qu’on entend"? Si elle vise à éveiller l’esprit critique – comme c’est le cas dans l’émission évoquée – alors elle est pleinement justifiée. Elle permet à la raison de déjouer les fausses représentations du réel et de retrouver sa capacité propre: produire de la confiance à partir de l’interprétation des faits tels qu’ils se donnent à elle.
Laura RIZZERIO
philosophe, UNamur

