42 pages des lettres de saint Paul viennent de refaire surface dans une version vieille de 1500 ans. L'état de délabrement des quelques feuillets encore existants les rendait indéchiffrables jusqu’à des évolutions technologiques récentes. Invité dans l’émission Décryptages cette semaine, le frère dominicain Laurent Mathelot est revenu sur ce qu'implique cette découverte inestimable.
Julien Paul : Une équipe internationale de chercheurs conduite par l’Université de Glasgow est parvenue à déchiffrer 42 pages d'un manuscrit biblique très ancien, lequel ?
Laurent Mathelot : Il s'agit du Codex H. Il est probable que peu de gens aient entendu parler du Codex H. Pourtant, c'est un livre très important qui date du VIe siècle. C'est le premier livre connu qui recense les épîtres de saint Paul. On vient donc de reconstituer 42 pages de ce livre-là, à partir de feuillets fortement endommagés. C'est une prouesse technique spectaculaire car nous ne disposions jusqu'à maintenant que de quelques bribes de ces 42 pages rédigées en grec ancien. Des pages illisibles et très endommagées.
Mais en sondant le papier dans toute son épaisseur on peut décrypter le texte d'une page sur l'autre, en filigrane. En effet, ce livre ayant été longtemps fermé, l'encre des pages s’est transférée de certaines pages aux suivantes. On trouve donc sur certaines pages plusieurs niveaux et extraits des pages voisines, en incrustation. Aujourd’hui, la technique de l’imagerie multispectrale permet de révéler des informations qui restent invisibles pour l'œil humain. Cette technologie a donc permis de faire apparaître clairement certaines bribes du texte et, en groupant les données, d’en reconstituer les pans entiers.
Ce texte est le plus vieux recueil connu des épîtres de Paul, contient-il des pages inédites du texte paulinien ?
Non. Ce texte nous le connaissons déjà, malgré la disparition de l’original. Nous le connaissons via d'autres supports ultérieurs qui eux n'ont pas disparu.
Dans ce cas, le texte du saint Paul dans ce Codex contient-il des variantes par rapport au texte que nous connaissons aujourd'hui ?
Oui et non. Cette version primitive des Épîtres de Paul est identique au texte que nous avons aujourd’hui, elle ne contient pas de chapitres inédits, le texte de Paul ne varie pas. Par contre, c'est sa division en chapitres, qui n'est pas de lui, qui est un ajout ultérieur pour faciliter la lecture, qui change du tout au tout. Ce que nous ne connaissions pas et que ce document révèle, c’est son agencement, son chapitrage, mais également son commentaire de l'époque... et donc la cohérence et le sens que l’on donnait à ce texte au VIe siècle.
En quoi cette découverte est-elle importante ?
Cette découverte nous permet de comprendre avec précision comment le texte de Paul était étudié par les premières communautés chrétiennes. L'agencement du texte, différent du chapitrage qui a cours aujourd'hui, nous démontre que les chrétiens du sixième siècle avaient des préoccupations et des angles de lecture des épîtres de Paul bien différents des nôtres.
Ce Codex contient aussi ce que l'on nomme l'appareil eutalien, c'est un ensemble assez fourni de prologues, de références et de notes explicatives visant à faciliter la compréhension du texte. Aujourd'hui, la glose qui accompagne le texte est différente, car la compréhension même du texte de Paul est différente. C'est cela qu'il est très intéressant de constater et d’analyser désormais : comment le texte de Paul a-t-il été réceptionné, commenté et expliqué au cours des âges et notamment au sixième siècle de notre ère ? Et en quoi cette explication diffère de celle que l'on donne aujourd'hui ?
Pourquoi et comment ce livre a-t-il partiellement disparu ?
L’histoire de ce Codex H est à la fois extraordinaire et banale. Au VIe siècle, il contenait les lettres de saint Paul. Mais au XIIIe siècle, il a été démantelé au monastère de Grande Laure. Un monastère situé sur le mont Athos, en Grèce. Ses pages ont alors été réutilisées (recyclées dirait-on aujourd'hui) pour fabriquer d'autres ouvrages.
Il faut comprendre que le parchemin était un bien très rare (et donc coûteux) à l’époque et qu’on réutilisait des livres anciens pour en faire de nouveaux. On gommait le texte initial pour en écrire un autre et on transformait même parfois des pages de livres en couvertures, en pages de garde ou en reliures. C'est ce qui est arrivé au Codex : il a été démantelé sept siècles après sa rédaction, effacé et réutilisé à d'autres fins. Dans ces conditions, en avoir retrouvé quelques feuillets épars était déjà un miracle. Mais être parvenu à déchiffrer ces pages abimées relève de l'exploit, des pages effacées, réinscrites, gommées ou imprimées par capillarité. Bref, des pages clairement illisibles. Jusqu'à très récemment...
Grace à une nouvelle technologie de photographie ultrasensible... Vous pouvez nous en dire plus ?
Logistiquement parlant déjà, ça n'était déjà pas une mince affaire. Des pages éparses de ce qu'il reste du Codex H, il y en avait un peu partout : en France, en Grèce, en Ukraine, en Russie, en Italie. Il a donc fallu collecter toutes ces pages et les analyser, en effet, grâce à une technologie d'imagerie dite multispectrale qui permet de voir mieux et plus précisément que l’œil humain. Une technologie qui permet de voir à l'intérieur d'un feuillet en quelque sorte, qui permet de différencier plusieurs strates d'écritures et d'encres successives, y compris l'encre qui aurait bavé par capillarité ou qu'on aurait effacée.
C'est ainsi, en différenciant les couches d'encre successives sur chaque page qu'on a pu reconstituer plusieurs passages importants du Codex H dont l’original intégral est perdu.
Julien PAUL/Laurent MATHELOT
D'après une chronique de Laurent Mathelot pour Décryptages, une émission produite par CathoBel pour les antennes locales de RCF. Pour écouter l’intégralité de l’épisode du 8 mai 2026, consulter le podcast ci-après :
