Le discours du Pain de Vie s’achève, dans l’évangile de Jean, avec ces derniers mots du chapitre 6. Mais quelle mouche a piqué Jésus? Déjà, multiplier des pains, parler d’un pain venu du ciel, en référence à la manne, et s’identifier à ce pain, ce n’est pas rien. Mais voici que les propos deviennent extravagants! Exagérés, insensés, provocateurs, délirants même, diront certains… La foule l’a bien compris, qui, des murmures étonnés, passe au scandale: "Comment cet homme-là peut-il nous donner sa chair à manger?"
La vraie réponse à cette question, Jésus la donnera le soir du Jeudi saint, quand il dira, tenant le pain et la coupe dans ses mains: "Prenez, mangez, buvez, ceci est mon corps, mon sang, livré pour vous." Mais, pour l’instant, Jésus laisse volontiers la foule ébahie, interloquée, choquée… sauf pour quelques-uns peut-être, qui se rappellent un proverbe des Sages d’Israël: "A qui manque de bon sens, la Sagesse dit: Venez, mangez de mon pain, buvez le vin que j’ai préparé. Quittez l’étourderie et vous vivrez, prenez le chemin de l’intelligence" (Pr 9,4-6). L’appel de la Sagesse retentit en ce discours de Jésus adressé à une foule qui crie à l’insensé! Dame Sagesse n’est qu’une image du Fils de Dieu, le Verbe venu chez les siens qui ne l’ont pas reçu (cf. Jn 1,11). Il est venu pour qu’ils aient la vie en abondance, pour donner le pain de l’intelligence, le pain de la foi, sa parole qui entrouvre le mystère de Dieu et son plan d’amour.
Jésus développe une catéchèse eucharistique en mode sapientiel: on ne peut la saisir avec la seule sagesse des hommes. Son ‘eucharistie’ est nécessaire pour nous, comme est indispensable la nourriture du corps humain, mais pour entretenir et développer une autre vie, que l’on commence à vivre dès ici-bas, et que Jésus appelle "la vie éternelle". Qu’est-elle vraiment? En quoi consiste-t-elle, si elle est inaugurée dès maintenant dans le quotidien de notre existence? N’est-elle pas avant tout une relation intense, profonde, invisible avec Jésus, Fils de Dieu? Il y a, dans les mots fous de Jésus, l’un d’entre eux, tout petit, qui éclaire les autres: "par". Car Jésus dit: "Celui qui me mange vivra par moi." Demeurer en Jésus, c’est vivre par lui. Comme l’écrit le père Jean Lévêque, carme épris de sagesse, ces mots ne s’épuisent jamais et entraînent avec eux toute une litanie de réciprocité: "Jésus vit en moi et je vis en lui; Jésus attend mon amitié et je m’appuie sur la sienne; Jésus compte sur moi et je compte sur lui; Jésus parle en moi et je lui parle; Jésus trouve sa joie en moi et ma joie est en lui; Jésus prie en moi et je prie en lui; Jésus m’aime et j’essaie de l’aimer." Il s’agit bien d’un partage intégral et d’une intimité radicale, que résume ce petit "par". Nous vivrons par lui, et notre amitié avec lui sera éternelle, au-delà de la mort qui nous emportera un jour, et dont l’ombre inquiète nos existences fragiles: "Si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. Moi, je le ressusciterai au dernier jour."
