Chronique : La loi du plus fort


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Chronique : La loi du plus fort
Par Laura RIZZERIO
Publié le
4 min

En 399 avant notre ère, le tribunal d’Athènes condamne à mort Socrate, accusé de corrompre la jeunesse par son enseignement. Sa faute? Avoir opposé un savoir orienté vers le vrai et le bien à un savoir mis au service du pouvoir du plus fort. Face à ceux qui maîtrisaient l’art d’un discours persuasif et simplificateur, destiné à convaincre et à dominer les foules – on parlerait aujourd’hui de démagogues –, Socrate cherchait inlassablement "l’universel", c’est-à-dire un discours capable de relier les êtres humains entre eux, de favoriser leur communication et ainsi de contribuer à l’édification d’un monde commun. C’est pourquoi Socrate enseignait sur les places publiques, invitant tous ceux qu’il rencontrait à chercher avec lui ce qui pouvait donner vie à une véritable communauté politique. Pour cela, il s’était fait "pèlerin" dans la cité athénienne et acceptait de dialoguer aussi avec ses adversaires les plus virulents: les sophistes.

Socrate vs sophistes

Ces derniers enseignaient l’art du discours sans véritable ancrage dans la réalité. Leur objectif n’était pas de rechercher la vérité, mais de convaincre, souvent au service du pouvoir en place. Persuadés que tous les discours se valent, ils enseignaient la rhétorique afin d’apprendre à leurs disciples à manipuler les argumentations pour faire reconnaître leur point de vue comme le seul valable. Protagoras, par exemple, affirmait que chaque individu est la mesure du discours qu’il prononce, excluant ainsi la possibilité pour quiconque d’accéder à une vérité commune. En professant ce relativisme radical, il fragilisait la possibilité du vivre ensemble fondé sur la reconnaissance mutuelle de ce qui lie les humains entre eux: la capacité de connaître, de raisonner, de discuter et de produire des accords fondés sur la raison. Protagoras imagina dès lors une société reposant sur un "contrat": des lois établies par accord commun afin de préserver les intérêts de chacun tout en limitant les conflits entre individus. En radicalisant ce relativisme, d’autres sophistes, comme Antiphon, en vinrent à affirmer que le droit établi par contrat n’était qu’une invention des plus faibles pour éviter d’être dominés par les plus forts. Selon eux, il serait donc "juste" de ne pas lui obéir. Si, dans la nature, il est normal que le plus fort domine le plus faible, disaient-ils, alors dans la cité aussi, il faudrait reconnaître comme seul droit valable celui du plus fort.

De nouvelles formes de manipulation

Cette opposition entre recherche de vérité et manipulation du discours n’appartient pas seulement à l’Antiquité. Elle réapparaît aujourd’hui sous de nouvelles formes.

Nous sommes aujourd’hui submergés de fake news, de contenus ou d’images fabriqués de toutes pièces par l’intelligence artificielle pour soutenir des discours qui ne cherchent pas à attester la vérité des faits, mais ont comme unique but de démontrer la puissance des uns en les dressant contre les autres. Les conséquences sont visibles: augmentation des conflits, polarisation des sociétés, et sentiment croissant de devoir s’armer pour protéger ses libertés. Le droit est parfois bafoué sans susciter de réactions, tandis que le dialogue, la discussion et la délibération se fragilisent. De nombreux citoyens se sentent découragés de s’engager pour construire des lieux où les différends pourraient être vécus comme une richesse et assumés dans le dialogue et la concertation. L’actualité quotidienne ne manque pas d’exemples alimentant ce découragement qui favorise la crise de nos démocraties.

Ne pas craindre nos différences

Et pourtant, un regard attentif révèle aussi une autre réalité. Des personnes se lèvent pour faire communauté, pour renouer avec le vrai et le bien, pour créer des espaces de dialogue et de solidarité dans nos quartiers. Elles réclament la justice lorsqu’elle est bafouée, et œuvrent pour le bien commun. Nos territoires regorgent d’associations engagées au service de la justice et de la paix.

Il y a là une leçon à retenir: si chacun de nous, pris isolément, ne peut arrêter les guerres, nous pouvons cependant, ensemble et dans notre quotidien, résister à la culture du repli sur soi et à la "loi du plus fort". Là où nous sommes, nous pouvons contribuer à ralentir la prolifération des conflits en favorisant le dialogue, en redonnant souffle à la rencontre et à la concertation, sans craindre nos différences. Car reconnaître notre appartenance à une même humanité est sans doute la première clé pour préserver la paix et bâtir une civilisation où amour et vérité peuvent à nouveau se vivre et porter leurs fruits.

Laura RIZZERIO
philosophe, UNamur

Catégorie : Chroniques

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