Katanga : un missionnaire belge témoigne des atrocités


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Katanga : un missionnaire belge témoigne des atrocités
Le Père Raoul de Buisseret pointe l’ambulance avec laquelle il a fui Lukafu
Par Jean-Jacques Durré
Publié le - Modifié le
5 min

Le Père Raoul de Buisseret pointe l’ambulance avec laquelle il a fui Lukafu

Raoul de Buisseret, prêtre franciscain, a été acculé à tout quitter, fuyant in extremis l’attaque décisive d’une coalition de miliciens Maï Maï, qui sème la terreur, en descendant du Parc de l’Upemba vers Lubumbashi. Il raconte l’effroyable afin d’alerter les opinions face au silence, voire au déni des autorités locales.

Un mystérieux sourire illumine le visage limpide, apparemment tranquille de cet homme. Et pourtant, il n’y pas 48h que ce prêtre est rentré précipitamment en Belgique. Il vient d’échapper à la mort et de tourner définitivement la page de 40 années de vie données à Lukafu à construire des écoles, centres de santé, églises et même des ponts dans tous les sens du terme car il avait choisi de se faire proche en partageant avec les habitants les repas et le logement dans les cases villageoises. On l’appelait « lukongolola », « celui qui passe partout », même à travers les embuscades ou la prise d’otage dont il fut victime en 1997.

Mais ce 13 février, les choses ont basculé : des assaillants, les « Tigres », ont voulu détruire tout ce qui avait un lien avec le Père Raoul de Buisseret, perçu comme une puissance rivale par ces hommes chanvrés, manipulant des gris gris, au service d’intérêts obscurs.

En septembre 2011, le sinistre chef Maï Maï, surnommé Gédéon, condamné pour crimes contre l’humanité, s’était évadé de prison avec 200 hommes armés. Jamais inquiété, - grâce sans doute à des complicités - il avait rejoint son QG dans le Parc de l’Upemba. Depuis deux mois, des petits groupes de miliciens, appartenant tantôt à ce groupe militaro-sectaire, tantôt à un mouvement séparatiste katangais, partent de là pour « nettoyer » le Nord de la province : en point de mire : tous ceux qui sont supposés avoir des liens avec l’Etat (chefs coutumiers, gardes du Parc, commerçants, ecclésiastiques...), ainsi que des présumés sorciers.

L’horreur

Au total, 300.000 personnes ont fui et Lubumbashi risque de connaitre bientôt une pénurie alimentaire avec l’exode des paysans, qui alimentent normalement la capitale katangaise. Partout où ils passent, les Tigres Maï Maï éliminent ceux qui sont restés, se croyant « innocents » : les femmes sont égorgées, les mères enceintes frappées sur le ventre à coups de bâton, les hommes amputés des oreilles et émasculés avant d’être transpercés à coups de lance. "Voilà à quoi j’ai échappé", raconte le franciscain.

« Grimés, armés de piques, de haches et de couteaux, ils sont arrivés dans la mission le 6 février dernier, me priant de fermer l’école sous peine d’égorger les enseignants et ne plus célébrer d’eucharistie. Ce que j’ai accepté pour être solidaire de la population et éviter de nouveaux massacres. Ils ont cassé les croix, emporté les vêtements liturgiques, l’encens, les calices, tout ce qui, à leurs yeux, pouvait leur donner du pouvoir. Heureusement, j’avais pris la précaution de manger les hosties ».

Et de poursuivre : « Les maisons des personnes ciblées – agents de l’Etat ou accusées de sorcellerie- ont été incendiées et leurs biens distribués ou vendus à bas prix, aux autres habitants. Le 9 février, les Maï Maï sont venus me chercher en chantant, drogués. Dans un accoutrement effrayant, portant au cou un pénis sectionné en guise de gris gris et un tissu planté de couteaux sur la tête, le commandant m’a félicité pour la construction des écoles avant de réclamer un fusil, « comme les anciens missionnaires ». Je lui ai répondu ne pas avoir d’ennemis et donc, point d’arme. On m’a fait sortir devant la foule, qui s’était rassemblée, pour me faire littéralement blanchir (innocenter), suivant les tribunaux traditionnels, à coups de kilos de farine et m’ovationner ».

« Mais le soir même », enchaîne le Père de Buisseret, « un ami m’a informé que le commandant rencontré voulait me revoir et installer son quartier général à Lukafu. Si 200 Maï Maï débarquent, la situation deviendrait intenable. Terriblement inquiet, j’ai passé la nuit à réfléchir après avoir dit la messe en chambre et ai échangé avec Jean-Marie Mufeji, le vicaire congolais, un homme de bon conseil. Le blanchiment était ambigu, les choses pouvaient basculer à tout moment. Je ne voyais pas l’utilité d’y laisser ma vie. Nous sommes donc partis, le vicaire, le médecin et moi, avec l’ambulance de l’hôpital jusqu’à Lubumbashi, à 180 kms de là. Nos craintes étaient fondées : les Tigres se sont installés au village et ont détruit la mission, la maison des sœurs franciscaines, le foyer social, l’internat, …tout ce à quoi j’avais travaillé ».

« Ils n’ont pas rencontré la personne du Christ »

Impensable aujourd’hui pour Raoul de Buisseret de retourner à Lukafu. « Les gens se sont répartis les biens pillés à leurs voisins, cela va engendrer des tensions que seuls les Africains peuvent régler entre eux. Il faut laisser la place aux Congolais, je me sens de plus en plus étranger »... Ce qui l’a le plus meurtri a été de reconnaitre d’anciens élèves parmi les nombreux jeunes agresseurs recrutés sur place. « Cela nous pose une vraie question à nous, qui les avons sensibilisés aux valeurs évangéliques depuis tant d’années. Les gens profitent des missions mais lâchent à la moindre difficulté, attirés davantage par tout ce qui est matériel. Il y a un problème d’inculturation de l’Evangile : ils n’ont pas rencontré la personne du Christ.. Nous devons miser davantage sur les laïcs en les interrogeant plutôt qu’en leur disant comment vivre l’évangile dans leurs réalités.

Béatrice Petit

Photo - (c) Béatrice Petit
Catégorie : L'actu

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