Chronique : Mais qu’est-ce donc vraiment « l’esprit de Noël » ?


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Chronique : Mais qu’est-ce donc vraiment « l’esprit de Noël » ?
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Par Laura RIZZERIO
Publié le - Modifié le
4 min

Noël approche et les maisons se parent de leurs plus belles lumières. Les films de Noël envahissent nos écrans, diffusant une avalanche de bons sentiments: solidarité, générosité, paix. Voilà ce que l’on appelle "l’esprit de Noël". Réjouissons-nous et laissons-nous porter par la fête.

Et pourtant, notre quotidien est bien loin de cette image idéalisée. Il est sombre. Pas seulement parce que les jours raccourcissent à l’approche de l’hiver, mais surtout parce qu’il est marqué par des crises qui semblent sans fin: les guerres et leur cortège de destructions aux quatre coins du monde, l’angoisse face à l’état de la planète, un vivre ensemble fragilisé par la montée des extrémismes et le désintérêt croissant pour le bien commun. Comment, dans un tel contexte, oser encore célébrer la naissance de Jésus, sauveur de l’humanité et prince de la paix, alors que nos sociétés sont traversées par la haine de l’autre, la discorde, la violence, le mensonge et l’injustice?

L'étonnant conte de Noël de Jean-Paul Sartre

En 1940, alors qu’il était prisonnier dans un camp allemand à Trêves, Jean-Paul Sartre écrivit un étonnant conte de Noël, Bariona ou le fils du tonnerre. Ce récit, d’une impressionnante actualité, porte encore aujourd’hui un puissant message d’espérance. Bariona, le protagoniste, est le chef d’un misérable village juif proche de Bethléem, opprimé par l’occupant romain qui impose des taxes écrasantes à une population déjà privée de travail et de pâturages. Acculé par une nouvelle exigence fiscale, Bariona, désespéré, mais lucide, élabore une solution radicale: l’impôt sera payé, mais les villageois devront renoncer à avoir des enfants, afin de conduire le village à une lente extinction. A sa grande surprise, les habitants refusent cette proposition et l’abandonnent, quittant le village.

Sartre actualise ainsi le récit biblique en faisant incarner à ses personnages les attitudes les plus courantes en temps de crise: l’insubordination face à l’autorité, la crédulité irréfléchie, la rigidité d’esprit, le désespoir, mais aussi la capacité de demeurer ouvert à ce qui peut faire surgir la lumière, et de puiser en soi les ressources nécessaires pour préserver la joie et la liberté malgré la souffrance, l’oppression et la misère. Le récit se poursuit avec l’apparition de l’ange annonçant aux bergers la naissance du Messie.

Garder le coeur ouvert

Ceux-ci exultent: ils reconnaissent dans ce nouveau-né celui qui peut les délivrer de l’oppression, et refusent désormais d’obéir à Bariona. Fou de colère, celui-ci décide alors de se rendre à Bethléem pour étrangler l’enfant et mettre fin à l’espérance qu’il incarne. Mais une rencontre bouleverse ses projets: celle du roi mage Balthazar, qui l’invite à changer de regard sur cet enfant et sur la nouveauté qu’il apporte au monde. En contemplant le bébé à travers le regard de Joseph, Bariona se laisse toucher, et son humanité s’en trouve transformée. Il comprend alors la "bonne nouvelle" de Noël et recommence à espérer.

A travers ce récit, le jeune Sartre montre que la libération de nos existences oppressées dépend d’abord de l’attitude intérieure que chacun peut choisir d’adopter, à condition de garder le cœur ouvert à l’inattendu et au mystère. Ce message prend une force particulière si l’on se souvient que Sartre écrit ce conte alors qu’il est lui-même prisonnier dans l’Allemagne nazie.

Une lumière qui éclaire de l'intérieur

La naissance de Jésus ne signifie pas la disparition immédiate de tout ce qui fait souffrir, car le Christ est annoncé dans les Ecritures comme un Messie souffrant. Mais grâce à cette naissance, nos vies reçoivent une lumière qui les éclaire de l’intérieur, les rend libres parce que capable de donner un sens à ce qui les opprime et les fait souffrir, même lorsque la souffrance ne disparaît pas.

Ainsi, au cœur de crises qui semblent interminables, il nous revient de faire place à la lumière, là où elle se manifeste. Et si elle ne peut passer que par les fêlures de nos vies vulnérables, accueillons-les comme le signe de notre fragilité humaine et laissons la lumière les traverser. Le reste suivra. Voilà ce qu’est l’esprit de Noël: reconnaître que "la lumière est venue dans le monde, et les ténèbres ne l’ont pas arrêtée".

Laura RIZZERIO, philosophe UNamur

Catégorie : Chroniques

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