Quelle place l’islam doit-il avoir dans nos écoles? La question revient souvent dans l’actualité. Maître de conférence en islamologie à la Faculté universitaire de théologie protestante de Bruxelles (FUTP), Nathalie Claessens nous invite à reconnaître la diversité et la richesse des religions dans le cadre scolaire.
Des témoignages d’enseignants ont mis en lumière les difficultés rencontrées face au refus de certains élèves d’aborder des sujets jugés "haram", interdits. La théorie de l’évolution, par exemple, ne peut être abordée en classe sans soulever parfois une vague de protestations parmi les élèves musulmans. Cette manière d’écarter des sujets scientifiques de la discussion est cependant en rupture avec la tradition musulmane, qui a longtemps favorisé les débats théologiques et scientifiques. Ainsi, comme le dit Arkoun, ce qui fut jadis "pensable" est devenu aujourd’hui, sous diverses influences, "impensable" et même "impensé"*.
Incompréhensions et tensions
Il est vrai que dans les écoles où de nombreux élèves sont musulmans, des incompréhensions et des préjugés apparaissent parfois, liés aux différences culturelles, religieuses ou à de fausses perceptions mutuelles. Ces situations de mécompréhension peuvent mener à des tensions, voire à des conflits.
Comment les résoudre ou les apaiser? La solution réside-t-elle dans la neutralité? Peut-être s’agirait-il aussi de donner la parole aux élèves: comment les jeunes vivent-ils ces situations conflictuelles? Comment éviter que la critique et le débat ne soient vécus par eux comme une atteinte à leur identité? Trois situations illustrent cette réflexion.
- "Allahu akbar": cette expression peut scandaliser, voire constituer une menace, alors qu’elle signifie "Dieu est plus grand". Elle est prononcée plusieurs fois par jour dans chaque prière. Il suffirait d’un peu de communication pour dédramatiser une situation, enseigner aux élèves dans quel cadre ces mots doivent rester et pourquoi ils sont perçus comme une menace. De cette manière, de simples manifestations de la foi ne seraient pas comprises comme une provocation.
- Le jeûne. Durant le Ramadan, le jeûne de nombreux élèves ralentit le rythme scolaire, ce qui agace certains enseignants, d’autant que quelques jeunes s’en servent comme prétexte, non par conviction particulière, mais avec une certaine malice, pour éviter des activités… Parfois les encadrants, craignant des malaises, incitent maladroitement à rompre le jeûne, sans percevoir l’importance spirituelle que cette pratique revêt pour les élèves concernés. Avec un peu de bon sens et quelques compromis, le Ramadan pourrait devenir l’occasion de sensibiliser les jeunes à la pauvreté, au gaspillage ou encore à la nécessité de ralentir le rythme.
- Les repas scolaires. Plus généralement, les repas scolaires sont source de multiples défis, notamment celui de s’assurer que tout le monde puisse manger: ceux qui mangent "halal" et ceux qui le refusent. Les fancy-fairs et autres réjouissances constituent, d’un autre côté, l’occasion pour l’école de profiter des plats généreusement préparés par de nombreuses familles musulmanes. Lors des deux grandes fêtes religieuses, si certains déplorent l’absentéisme des élèves musulmans, d’autres se réjouissent de la profusion de biscuits orientaux qui leur sont offerts.
Sortir de l’impasse
A vouloir absolument une école où toute trace de religion est gommée, on passe à côté de situations qui demanderaient plutôt écoute, empathie, et surtout connaissance de la religion pour pouvoir distinguer ce qui relève de la tradition, de l’influence des réseaux, de l’extrémisme ou tout simplement d’une spiritualité qui émerge. Plutôt que de nier ce que vivent les élèves, nous pourrions considérer ces situations génératrices de défis comme une opportunité pour mieux comprendre ce qui motive les élèves, pour leur donner la parole et pour constater que, bien souvent, ce n’est pas la religion en elle-même qui pose question, mais son interprétation ou son utilisation comme prétexte à d’autres problématiques. La situation devient l’occasion pour dialoguer ensemble et apprendre mutuellement à mieux se connaître.
On peut souhaiter que, si les encadrants scolaires avaient une meilleure connaissance de l’islam, cela permettrait de dépasser les préjugés et les malentendus, qu’ils émanent des enseignants ou des élèves eux-mêmes. L’enjeu serait de voir dans la présence musulmane à l’école non pas un défi à relever, mais plutôt une chance d’enrichir nos connaissances et d’ouvrir à la pluralité. Nous sortirions de l’impasse qui consiste à croire qu’il y a deux camps opposés: l’islam et l’école. Enseignants comme élèves, quelles que soient leur religion ou leurs convictions, aspirent à la même chose: évoluer dans un cadre serein et respectueux.
Nathalie CLAESSENS
*Rachid Benzine, Les nouveaux penseurs de l’islam. Albin Michel, 2008, p. 87-118.
(titre, chapeau et intertitres sont de la rédaction)
Une formation en ligne (ou en présentiel)
La formation "Islam et école: mieux comprendre pour mieux accompagner" est organisée à la Faculté universitaire de Théologie protestante durant toute l’année académique 2025-26. Elle peut être suivie en présentiel ou en ligne (direct ou différé).
Informations et inscriptions sur le site: futp.be/interreligieux/formation-islam-ecole-2025 - [email protected]
