« Nous ne pouvons continuer ainsi : la faim n’est pas le destin de l’homme »: découvrez le vibrant plaidoyer de Léon XIV à la tribune de la FAO


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« Nous ne pouvons continuer ainsi : la faim n’est pas le destin de l’homme »: découvrez le vibrant plaidoyer de Léon XIV à la tribune de la FAO
Léon XIV n'était pas le premier pape à s'exprimer à la FAO ©Vatican Media
Par La rédaction
Publié le
11 min

Ce jeudi matin, le pape Léon XIV a été invité à s'exprimer à la tribune de la FAO, l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture, dont le siège se trouve à Rome. Son intervention s'inscrivait dans le cadre d'une cérémonie pour les 80 ans de cette agence qui lutte contre la faim et la malnutrition.

Assemblée de prestige ce jeudi au siège de la FAO, à Rome. Dans l'assemblée se trouvaient notamment la reine d'Espagne, le roi du Lesotho et l'ancien secrétaire général de l'ONU Ban Ki-Moon.

Une tradition papale

Ce n'est pas la première fois qu'un pape prenait la parole dans cette enceinte. Il y a là même une certaine tradition. Celle-ci fut inaugurée dès 1951, par le pape Pie XII. Six ans après la fin de la Deuxième Guerre mondiale, le pape se montrait élogieux: "Nous ne saurions trop louer, non seulement votre œuvre bienfaisante, mais surtout la grande leçon de courage que vous donnez au monde."

En 1965, c'est déjà pour un anniversaire - le vingtième - que Paul VI avait pris la parole. Cinq ans plus tard, il faisait de même. Plus récemment, Benoît XVI et François ont également prononcé des discours au siège de la FAO.

"L'architecte silencieuse de la survie"

Ce jeudi, Léon XIV a exprimé sa gratitude, mais n'a pas caché sa préoccupation devant "le drame – toujours actuel – de la faim et de la malnutrition". Il a notamment déploré l'usage de la faim comme arme de guerre, le drame des enfants victimes et le rôle singulier des femmes ("Partout dans le monde, la femme est l’architecte silencieuse de la survie, la gardienne attentive de la création").

Il en a aussi appelé à la responsabilité collective: "Mettre fin à ces fléaux ne concerne pas seulement les entrepreneurs, les fonctionnaires ou les responsables politiques. C’est un problème auquel nous devons tous contribuer". "Face aux tentations nuisibles d’autocratie dans un monde multipolaire et interconnecté", le pape a aussi plaidé en faveur du multilatéralisme et de la coopération internationale.

Voici ci-dessous une traduction en français du discours, qui a été prononcé en espagnol et en anglais.

"Celui qui souffre de la faim n'est pas un étranger"

Monsieur le Directeur général

Mesdames et Messieurs les Autorités distinguées,
Excellences,
Mesdames, Messieurs,

1. Permettez-moi tout d’abord d’exprimer ma plus sincère gratitude pour l’invitation à partager avec vous cette journée mémorable. Je visite ce siège prestigieux en suivant l’exemple de mes prédécesseurs sur le Siège de Pierre, qui ont toujours témoigné à la FAO une estime et une proximité particulières, conscients du mandat essentiel de cette organisation internationale.

    Je salue tous les présents avec un profond respect et une grande déférence, et, à travers vous, comme serviteur de l’Évangile, j’exprime à tous les peuples de la terre mon vœu le plus ardent : que la paix règne partout. Le cœur du Pape, qui n’appartient pas à lui-même mais à l’Église et, d’une certaine manière, à toute l’humanité, garde vivante la confiance que, si la faim est vaincue, la paix deviendra le terreau fertile d’où naîtra le bien commun de toutes les nations.

    À quatre-vingts ans de la fondation de la FAO, notre conscience doit une fois encore s’interroger devant le drame – toujours actuel – de la faim et de la malnutrition. Mettre fin à ces fléaux ne concerne pas seulement les entrepreneurs, les fonctionnaires ou les responsables politiques. C’est un problème auquel nous devons tous contribuer : agences internationales, gouvernements, institutions publiques, ONG, entités académiques et société civile, sans oublier chaque personne, qui doit reconnaître dans la souffrance d’autrui une part de la sienne. Celui qui souffre de la faim n’est pas un étranger : c’est mon frère, et je dois l’aider sans délai.

    "Nous devons répondre à une question fondamentale"

    2. L’objectif qui nous réunit aujourd’hui est aussi noble qu’impératif : mobiliser toutes les énergies disponibles, dans un esprit de solidarité, afin que plus personne au monde ne manque de nourriture, tant en quantité qu’en qualité. Ainsi prendra fin une situation qui nie la dignité humaine, compromet le développement souhaitable, contraint injustement des multitudes à abandonner leur foyer et entrave la compréhension entre les peuples.

    Depuis sa fondation, la FAO œuvre sans relâche pour que le développement agricole et la sécurité alimentaire soient des priorités de la politique internationale. À cinq ans de l’échéance de l’Agenda 2030, rappelons avec force que l’objectif “Faim Zéro” ne sera possible que si existe une volonté réelle, et non de simples déclarations solennelles. Aujourd’hui, plus que jamais, nous devons répondre à une question fondamentale : où en sommes-nous dans la lutte contre le fléau de la faim, qui continue de ravager atrocement une partie significative de l’humanité ?

    L'image la plus bouleversante de ce drame

    3. Il faut le dire, avec tristesse : malgré les progrès technologiques, scientifiques et productifs, 673 millions de personnes dans le monde se couchent chaque soir sans avoir mangé. Et 2,3 milliards d’autres ne peuvent s’offrir une alimentation nutritive adéquate. Ces chiffres ne sont pas de simples statistiques : derrière chacun d’eux, il y a une vie brisée, une communauté vulnérable ; des mères incapables de nourrir leurs enfants.

    Les enfants souffrant de malnutrition, atteints de maladies et de retards de croissance physique et cognitive, représentent peut-être l’image la plus bouleversante de ce drame. Ce n’est pas un hasard, mais le signe évident d’une insensibilité généralisée, d’une économie sans âme, d’un modèle de développement discutable et d’un système de répartition des ressources injuste et insoutenable.
    À une époque où la science a prolongé l’espérance de vie, où la technologie rapproche les continents et où la connaissance ouvre des horizons jadis inimaginables, permettre que des millions d’êtres humains vivent – et meurent – sous le coup de la faim est un échec collectif, une déviation éthique, une faute historique.

    Un consensus qui s'éloigne

    4. Les conflits actuels ont vu réapparaître l’usage de la faim comme arme de guerre, contredisant tout le travail de sensibilisation mené par la FAO depuis huit décennies. S’éloigne de plus en plus le consensus exprimé par les États, selon lequel la famine délibérément provoquée constitue un crime de guerre, de même que le refus intentionnel d’accès à la nourriture pour des communautés entières. Le droit international humanitaire interdit absolument toute attaque contre les civils et les biens essentiels à leur survie.

    Il y a quelques années, le Conseil de sécurité de l’ONU a unanimement condamné cette pratique, reconnaissant le lien entre les conflits armés et l’insécurité alimentaire, et stigmatisant l’usage de la faim infligée aux civils comme méthode de guerre. Hélas, cela semble oublié : nous sommes témoins du recours continu à cette stratégie cruelle, qui condamne hommes, femmes et enfants à la faim, leur refusant le droit le plus fondamental, le droit à la vie.

    Mais le silence de ceux qui meurent de faim crie dans la conscience de tous, même s’il est souvent ignoré ou étouffé. Nous ne pouvons continuer ainsi : la faim n’est pas le destin de l’homme, mais sa perdition. Renforçons donc notre ardeur pour remédier à ce scandale !
    Ne considérons pas la faim seulement comme un problème à résoudre, mais comme un cri qui monte vers le ciel et réclame la réponse urgente de chaque nation, de chaque organisme international, de chaque instance régionale, locale ou privée. Personne ne peut rester à l’écart : cette bataille est l’affaire de tous.

    Des paradoxes révoltants

    5. Excellences, nous assistons aujourd’hui à des paradoxes révoltants. Comment tolérer que d’immenses quantités de nourriture soient gaspillées tandis que des foules fouillent les ordures à la recherche de quoi manger ? Comment expliquer les inégalités qui permettent à quelques-uns de tout posséder et à beaucoup de n’avoir rien ? Comment ne pas mettre fin immédiatement aux guerres qui détruisent d’abord les champs avant les villes, laissant des scènes indignes de la condition humaine, où la vie – surtout celle des enfants – s’éteint alors qu’ils cherchent de la nourriture, la peau collée aux os ?

      Face au spectacle mondial désolé des conflits, il semble que nous soyons devenus des témoins apathiques d’une violence déchirante. Pourtant, ces tragédies humanitaires devraient nous pousser à devenir des artisans de paix, porteurs du baume nécessaire pour guérir les plaies ouvertes au cœur de l’humanité. Il est temps de nous demander, avec lucidité et courage : Les générations futures méritent-elles un monde incapable d’éradiquer une fois pour toutes la faim et la misère ? Est-il possible que persistent tant d’arbitraires qui défigurent la famille humaine ?

      Les responsables politiques et sociaux peuvent-ils continuer à se polariser, gaspillant temps et ressources dans des querelles stériles, tandis que ceux qu’ils devraient servir restent oubliés ? Nous ne pouvons pas nous limiter à proclamer des valeurs : nous devons les incarner. Les slogans ne sortent personne de la misère. Il faut dépasser un paradigme politique figé et adopter une vision éthique qui fasse passer la personne avant le profit. Il ne suffit pas d’invoquer la solidarité : il faut garantir la sécurité alimentaire, l’accès aux ressources et un développement rural durable.

      Le rôle des femmes

      6. En ce sens, il est particulièrement heureux que la Journée mondiale de l’alimentation soit célébrée cette année sous le thème : « Main dans la main pour une alimentation et un avenir meilleurs ».
      À une époque marquée par de profondes divisions, l’unité dans la coopération n’est pas seulement un idéal, mais un appel pressant à l’action.

      Il est temps d’assumer un engagement renouvelé, qui ait un impact concret sur la vie de ceux qui ont l’estomac vide et attendent de nous des gestes concrets. Un tel objectif ne peut être atteint qu’à travers la convergence de politiques efficaces et une mise en œuvre coordonnée et synergique des actions.
      Marcher ensemble dans la fraternité doit devenir le principe directeur des politiques et des investissements, car seule une coopération sincère et constante permettra de construire une sécurité alimentaire juste et accessible pour tous. En unissant nos mains, nous construirons un avenir digne, où la sécurité alimentaire sera reconnue non comme un privilège, mais comme un droit fondamental.

        Dans ce combat contre la faim, le rôle des femmes est indispensable. Elles veillent les premières sur le pain manquant, sèment l’espérance dans les sillons de la terre, pétrissent l’avenir de leurs mains calleuses. Partout dans le monde, la femme est l’architecte silencieuse de la survie, la gardienne attentive de la création. Reconnaître et valoriser son rôle n’est pas seulement une question de justice : c’est la garantie d’une alimentation plus humaine et plus durable.

        De l'importance du multilatéralisme

        7. Excellences, compte tenu de la portée de ce forum international, permettez-moi de souligner sans détour l’importance du multilatéralisme, face aux tentations nuisibles d’autocratie dans un monde multipolaire et interconnecté.
        Il est plus nécessaire que jamais de repenser avec audace les formes de la coopération internationale.
        Les pays les plus pauvres attendent que leur voix soit entendue sans filtre, que leurs besoins réels soient compris, qu’on leur offre une véritable chance, sans leur imposer des solutions conçues dans des bureaux lointains.
        Il faut bâtir une vision qui permette à chaque acteur international de répondre avec efficacité et promptitude aux besoins authentiques de ceux que nous sommes appelés à servir.

        Revoir nos modes de vie et nos priorités

        8. Aujourd’hui, nous ne pouvons plus nous bercer de l’illusion que les conséquences de nos échecs ne touchent que ceux que l’on ne voit pas.
        Les visages affamés de tant d’êtres humains nous interpellent et nous invitent à revoir nos modes de vie, nos priorités et notre manière d’habiter le monde.
        Je veux rappeler à ce forum international les multitudes privées d’eau potable, de nourriture, de soins essentiels, de logement digne, d’éducation de base ou de travail décent, afin que nous partagions la douleur de ceux qui ne se nourrissent que de désespoir et de larmes.
        Comment oublier tous ceux condamnés à la souffrance et à la mort en Ukraine, à Gaza, en Haïti, en Afghanistan, au Mali, en République centrafricaine, au Yémen et au Soudan du Sud ?
        La communauté internationale ne peut détourner le regard. Nous devons faire nôtre leur souffrance.

          Nous ne pouvons aspirer à une société plus juste si nous ne rejetons pas l’indifférence qui banalise la faim, comme une musique de fond à laquelle nous serions habitués.
          Nous ne pouvons exiger des autres ce que nous ne faisons pas nous-mêmes : par notre omission, nous devenons complices de l’injustice.
          Nous ne pouvons espérer un monde meilleur si nous ne sommes pas prêts à partager ce que nous avons reçu. Ce n’est qu’à ce prix que nous pourrons affirmer avec vérité et courage : personne n’a été laissé de côté.

          "Donnez-leur vous-mêmes à manger"

          9. J’invoque sur vous tous ici présents — la FAO et ses responsables, qui s’efforcent chaque jour d’accomplir leur mission avec vertu et exemplarité — la bénédiction de Dieu, qui prend soin des pauvres, des affamés et des faibles.
          Que Dieu renouvelle en chacun de nous cette espérance qui ne déçoit pas (cf. Rm 5,5).
          Les défis devant nous sont immenses, mais aussi immenses sont nos ressources et nos possibilités d’action.
          La faim a de nombreux noms et pèse sur toute la famille humaine.
          Chaque personne a faim non seulement de pain, mais aussi de tout ce qui permet de croître vers le bonheur pour lequel elle a été créée : faim de foi, d’espérance et d’amour.
          Ces aspirations doivent inspirer la réponse globale que nous sommes appelés à donner ensemble.
          Ce que Jésus dit à ses disciples devant la foule affamée reste un défi pressant pour la communauté internationale : « Donnez-leur vous-mêmes à manger » (Mc 6,37).
          Avec la modeste contribution des disciples, Jésus accomplit un grand miracle.
          Ne nous lassons donc pas de demander à Dieu le courage et la force de poursuivre le travail pour une justice porteuse de fruits durables et bénéfiques.

            Dans vos efforts, vous pourrez toujours compter sur la solidarité et l’engagement du Saint-Siège et des institutions de l’Église catholique, prêtes à se mettre au service des plus pauvres et des plus démunis à travers le monde.

            Merci beaucoup.

            Catégorie : Eglise monde

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