Au début du mois de mai, les services de renseignement français ont livré un rapport controversé sur les « Frères musulmans » au gouvernement de François Bayrou. Ce rapport parle d’« islamisme par le bas », d’« entrisme » et de « menace ». Mais sommes-nous réellement menacés chez nous ?
Reprenons depuis le début. Il y a un an, le gouvernement français a commandé un rapport sur l’organisation des « Frères musulmans », présente chez nos voisins comme en Belgique. Pour le réaliser, ses auteurs ont interrogé 45 experts et universitaires, français ou étrangers.
Le document dévoilé au public compte 76 pages, mais une lecture rapide de sa table des matières laisse entendre que la version originale est bien plus conséquente. Les parties retirées concerneraient la sécurité de l’État.
Qui sont les « Frères musulmans » ?
Le mouvement des Frères musulmans est né en 1928 dans une Égypte occupée depuis 1882 par les Britanniques. À sa tête, Hassan Al-Banna, ancien instituteur, ce qui explique en partie que le mouvement accorde une place importante à l’éducation, notamment à travers la création d’écoles — un aspect d’ailleurs mentionné dans le rapport.
À l’époque, le premier objectif des Frères musulmans est de libérer le pays de l’occupation britannique. Le second vise l’établissement d’un pouvoir islamique conforme au Coran. Le mouvement gagne la sympathie de la population grâce à ses actions caritatives et sociales.
À la fin des années 1940, les Frères musulmans se radicalisent et créent une branche armée secrète. L’organisation est dissoute une première fois en 1954, lors de la prise de pouvoir du président Nasser, qui lance alors une véritable chasse aux sorcières. Celle-ci prend fin en 1984, lorsque le président Hosni Moubarak reconnaît le mouvement comme une organisation religieuse. Les Frères musulmans entrent alors en politique, ce qui mènera à l’élection de Mohamed Morsi en 2012 à la présidence de l’Égypte. Il sera destitué en 2013 à la suite d’un coup d’État mené par le général Al-Sissi.
Les « Frères musulmans » à l’étranger
Dès les années 1930 et 1940, l’organisation se répand dans les pays voisins de l’Égypte. Durant les années de répression sous Nasser, les « Frères » trouvent refuge dans les pays du Golfe. Toutefois, depuis les années 1990, ils sont persona non grata dans la plupart de ces pays. En 1987, leur implantation en Palestine aboutit à la création du Hamas.
Selon le rapport publié en mai, leur présence en France se traduirait par la gestion de 139 lieux de culte, auxquels s’ajouteraient 68 autres lieux « considérés comme proches de la fédération ». Cela représenterait « 7 % des 2 800 lieux de culte musulmans ».
Le rapport évoque aussi la Belgique, affirmant que 200 « Frères musulmans » seraient présents sur notre territoire et assureraient la gestion de dix mosquées.
Sommes-nous menacés ?
Interrogés dans l’émission Décryptages, Suzanne Becart, doctorante en théologie à l’UCLouvain, et Christophe Renders, chargé de mission au Centre Avec, s’accordent d’emblée sur un point : ils ne se sentent pas menacés.
Ce qui inquiète Christophe Renders, c’est plutôt l’usage politique du document. « C'est un peu une arme politique, en particulier pour le ministre de l’Intérieur français Bruno Retailleau, » explique-t-il. « Il veut l’utiliser dans la perspective des élections présidentielles, pour lesquelles il se profile comme candidat de la droite, et il veut montrer la main ferme face à ce qu’il appelle l’islamisation de la société française, qui est pour moi un grand mythe. »
Suzanne Becart estime, elle aussi, que ce rapport ravive la peur de l’islam en France. « C’est très politique tout ça en France. Ça ravive aussi beaucoup de souvenirs et de peur de l’altérité. L’islam fait peur, en France. » Une méfiance qui, selon elle, ne se justifie pas à la lumière des chiffres contenus dans le rapport. « Finalement, les chiffres de ce rapport ne veulent pas dire grand-chose. Effectivement, c’est très flou à quel point on peut dire qu’une mosquée est dirigée ou non par des Frères musulmans. »
Christophe Renders nuance toutefois : « Ce n’est pas parce qu’ils sont en perte de vitesse que les renseignements généraux ne doivent pas surveiller un mouvement comme celui-là. Comme ils doivent surveiller d’autres mouvements, y compris peut-être certains mouvements catholiques proches de l’extrême droite. »
Le besoin d’appartenance et de dialogue
Pour Christophe Renders, « il faut éviter de s’enfermer dans une forme d’individualisme ou dans une forme de suspicion à l’égard de tout ce qui serait une appartenance à une communauté. Parce que, » rappelle-t-il, « comme êtres humains, nous sommes des êtres de relation et nous avons besoin d’appartenance. »
Les communautés, selon lui, ne s’opposent pas aux espaces de dialogue entre personnes issues d’horizons divers. « Les communautés, qu’elles soient philosophiques, convictionnelles, culturelles, religieuses, ont une vraie contribution à apporter à la société, dans le sens où elles nourrissent l’éthos, elles nourrissent la vie intérieure aussi des personnes. »
Suzanne Becart renchérit en soulignant l’importance du dialogue entre communautés, à l’exemple du dialogue interconfessionnel. C’est en échangeant, selon elle, que « l’on se retrouve dans différentes communautés et on a moins peur, finalement, des autres. » Cela permet aussi de comprendre que « l’on ne s’arrête pas à un pan d’identité, mais que l’on a une identité multiple. »

