Jeanne Benameur revisite la figure mariale dans une évocation terrestre originale… Peut-être trop audacieuse.
Il y a d’abord le titre, si joliment trouvé. Vivre tout bas ou prolonger son existence dans la discrétion, après le tumulte de la crucifixion et l’arrachement de la mort. Cette femme, qui n’est pas comme les autres, qui vit à l’écart de la communauté, sous la protection discrète de Jean, "a connu cette liberté scandaleuse et douloureuse d’avoir enfanté qui n’avait pas besoin d’elle". Et lentement, elle se réapproprie le cours des jours dans de petits gestes du quotidien.
Et puis surgit, dans un village proche, la rencontre d’une enfant marquée par l’abandon paternel et le deuil maternel. Une enfant qui habite le silence pour mieux marquer l’effroi qui surgit en elle. Toutes deux vont s’apprivoiser et devenir inséparables, sous le regard bienveillant d’une grand-mère maternelle. Leur complicité rassérène l’enfant qui s’affranchit, peu à peu, de ses peurs.

Témoin de la douleur du monde
Cette femme qui vit tout bas, nommons-la Marie, est témoin de la douleur du monde. Dans ses visions, elle voit la souffrance humaine et tente d’y apporter un remède, le temps d’un geste ou d’un regard. Sa présence soulage le malheur des hommes et des femmes, dans des époques et des lieux disséminés. "Elle, elle porte de l’eau jusqu’aux lèvres craquelées par la soif, elle caresse des mains qui n’osent plus se tendre, elle marche auprès de celles qui tentent de trouver un endroit pour enterrer leurs morts." Les murmures et les cris des impuissants résonnent en elle, dans les tréfonds de son âme. Ils la marquent à l’encre rouge, lorsqu’elle "se laisse envahir par les regards, les chevelures, la carnation des peaux".
Marie, une instruite
Jeanne Benameur fait de Marie une instruite, une femme qui sait lire et écrire. Son secret la porte et la rend forte. Il lui permet d’ancrer ses visions dans la narration.
En mettant en valeur l’humanité de Marie, l’auteure en fait aussi une femme de chair, loin des bâtisseurs d’église et des adorateurs de divinités. Mais elle prend aussi le parti d’en faire un corps qui aime, au risque de bousculer la tradition chrétienne.
Angélique TASIAUX
Jeanne Benameur, Vivre tout bas. Actes Sud, 2025, 208 pages.

