En janvier dernier, un Café Joyeux a ouvert ses portes à Bruxelles. Le concept de ce café-restaurant vise à changer le regard sur le handicap, voire même sur la façon d'entreprendre, grâce à l'inclusion par le travail.

Le premier Café Joyeux a vu le jour en 2017, à Rennes. Aujourd'hui, il y en a 12 en France, un à Lisbonne et un, ouvert le 12 janvier dernier, à Woluwé-Saint-Lambert. Ces cafés-restaurants permettent à des personnes en situation de handicap de participer à la vie économique et de bénéficier d'une réelle reconnaissance par le travail. Par ailleurs, l'ambition de son concepteur - Yann Bucaille - et de tous les acteurs qui font vivre ces établissements est aussi de changer le modèle économique des entreprises. En effet, tout en préservant la vision de rentabilité, ils veulent introduire d'autres indicateurs de croissance que le seul profit.
Cette semaine, l'hebdomadaire Dimanche explique le sens de cette démarche qui va donc bien au-delà de l'inclusion. Pour les lecteurs de Cathobel, Cécile, l'une des joyeuses équipières de ce projet - hors des sentiers battus de l'économie ordinaire -, a accepté de partager son expérience de travail.
Mais avant de lui donner la parole, Nathan, le tout jeune responsable du premier Café Joyeux belge, explique : "L’idée est de montrer que les personnes porteuses d'un handicap sont capables de créer de la valeur : elles peuvent avoir un discours commercial, elles sont capables de rigoler avec les convives, de servir des clients, ... Elles ne sont pas là pour tenir les rideaux, elles sont là pour faire le boulot. Et si elles décident de ne pas bosser, moi je ne peux rien faire".
Lisez ci-dessous l'intégralité de l'interview de Cécile ou écoutez-en quelques morceaux choisis.
Ecoutez un extrait de l'interview :

Cécile, travaillez-vous au Café Joyeux depuis le début de l'aventure ?
Tout à fait. Oui, c'est ça. On a fait l'ouverture officielle le 12 janvier dernier.
Et qu'est-ce qui vous rend joyeuse ici ?
L’ambiance, les équipiers et ..., cela va être bateau ce que je vais dire, c’est très joyeux.
Je suis quelqu’un de très optimiste et j’ai besoin de cette sensation d’optimisme et de bienveillance. Ici, il y a beaucoup de bienveillance et c’est ce qui rend Café Joyeux plus spécial.
Est-ce votre premier travail ?
Non, mais c’est ma première expérience dans l’Horeca et avec des personnes handicapées.
Et aussi votre première expérience en contact avec des clients, que vous appelez les convives ?
J’ai déjà travaillé dans le milieu de l’accueil et j’ai un graduat en tourisme. La fin de mes études était en enseignement technique – option Tourisme et Accueil. C’est donc quelque chose que je connais bien. C’est quelque chose que je pratique et dont j’ai besoin ; j’aime beaucoup le contact avec les autres, pouvoir rendre service et me rendre utile. C’est quelque chose qui me plaît énormément.
Quelle est la partie du travail que vous préférez ?
Être à la caisse car il y a le contact avec les convives. Et pourtant, qui eut cru que j’aimerais un jour faire la caisse ? Car pendant mes études, j’étais nulle en math. Mais cette caisse-ci est relativement bien faite : tout nous facilite la vie, la machine fait tout toute seule. Donc, c’est un soulagement.
Le fait d’avoir ce lien avec les clients – les convives - cela donne plus de goût au travail moins agréable de la caisse ?
Tout à fait ! Cela dépend de l’affluence. Parfois on a le temps de discuter avec les convives parfois pas. En général à midi pile, il y a plein de monde.
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Qu’est-ce qui est stressant ?
A la caisse, c’est du stress mental car il faut rester très concentré sur ce qu’on nous demande et cela apporte une forme de pression. Je la supporte, mais quand c’est trop il faut pouvoir relâcher la pression.
Quel est le moyen pour vous de relâcher la pression ?
En faisant de petits pauses. Les encadrants nous connaissent bien et ils voient quand la soupape va exploser. Parfois je n’ai même pas besoin de dire quoi que ce soit ; ils le sentent et ils me proposent un autre poste ou ils m’envoient en pause. Jusqu’à présent, je soutiens la pression mais quand on m’envoie en pause, je suis contente même si ce n’est que 30 minutes.
Quel sentiment avez-vous à la fin d’une journée de travail ?
Je suis d’abord heureuse de venir travailler car on travaille, en général, dans la bonne humeur. Donc j’arrive ici le pied léger ! Et ce n’est pas donné à tout le monde ni partout. J’apprécie énormément.
Quand je rentre chez moi, j’ai la satisfaction du travail accompli. Si j’ai fait une erreur, j’ai tendance à ce que cela me travaille ; donc je préfère régler cela tout de suite plutôt pour pouvoir passer à autre chose plutôt que de le garder et nourrir autre chose. En général, je quitte l’esprit serein parce que j’ai fait mon travail.
En général, je suis assez perfectionniste et je vais jusqu’au bout de ma tâche. Ce n’est pas toujours possible. Quand un encadrant demande qu’on lâche tout et de faire autre chose… j’ai encore un peu de mal avec cela et j’imagine que cela va venir avec le temps. Au départ, j’avais peur de ne pas être à la hauteur car c’est un secteur que je ne connais pas du tout et que je n’avais aucune formation.
Je trouve que Café Joyeux encadre bien par rapport à la formation. Il y a une compréhension et je trouve cela très agréable.
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Les équipiers sont joyeux. Est-ce que les clients le sont ?
Oui, en général.
Avez-vous déjà une petite anecdote, même si l'ouverture du Café Joyeux est assez récente ?
J'ai fêté mon anniversaire il y a 2 jours et je l'ai fêté hier, ici, au Café Joyeux ; les équipiers m'ont fait une petite surprise. On était derrière le bar et certains équipiers me demandaient : "tiens, qu'est-ce que t'as reçu comme cadeau ?" Il y avait une convive qui, justement, était à la caisse et elle a demandé :
- C'est l'anniversaire de qui ?
Je la regarde :
- C'était mon anniversaire, Madame, c'était hier.
- Ah ! Bon anniversaire ». Et elle me dit : Qu’est-ce que tu veux ? C’est pour moi.
- Oh, Madame, c’est trop gentil, faut vraiment pas, vous n’êtes pas obligée !
- Mais si !
- Alors, je prends un pain au chocolat !
Je ne m’attendais pas du tout à cela ! C’est formidable !
Que du bonheur, donc !
C’est vrai... On ne trouve pas cela partout.
Merci pour ce témoignage ! Voulez-vous ajouter quelque chose ?
Je trouve qu’il faudrait parler du Café Joyeux partout !
Chacun peut donner le meilleur de soi-même
C'est le premier emploi de Nathan qui gère les équipiers, comme Cécile, et les "skeepers" qui les encadrent. Malgré son jeune âge, il a déjà acquis quelques expériences grâce à sa formation dans l'Horeca. Il se dit pleinement heureux de son emploi et de sa tâche : "Je n’ai jamais eu une équipe aussi fiable, dévouée, sympa, marrante. On se marre toute la journée. Il y a une ambiance qui permet de donner le meilleur de soi-même."
Cependant, mener à bien cette entreprise n'est pas toujours évident. "Il est difficile de jongler avec tous les métiers différents : encadrants, presque éducateur, restaurateur, patron, manager." Nathan bénéficie heureusement du soutien du Centre de Formation Joyeux (CFJ - organisme de formation en alternance) : "Il m'apporte plein d’outils au quotidien pour aider à former les équipiers. Quand je suis perdu, je les appelle. Ce ne sont jamais des réponses mathématiques, mais il y a des clés pour comprendre. On les adapte à l’individu qui est en face de nous; avec ses qualités et ses défauts, comme tout le monde. Tout est exacerbé par leur handicap : quelqu'un de jaloux sera ultra jaloux, quelqu'un de drôle le sera tout le temps - riant et faisant des blagues -, et quelqu'un qui arrive en retard arrivera à chaque fois 1h30 en retard. Tout est exacerbé."
Pour le moment, Nathan doit appeler le CFJ en France mais, dit-il, l'espoir est de développer un tel centre en Belgique. Ce serait un pas de plus pour favoriser l'inclusion des personnes porteuses d'un handicap dans toutes les entreprises.
Nancy Goethals
Pour info, l'asbl Inclusion Down accompagne les familles des personnes porteuses de Trisomie 21
