Temps mort, temps fort


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Temps mort, temps fort
Par La rédaction
Publié le
3 min
© CathoBel/PG

Rigueur de l’hiver froid, pluvieux, venteux; arbres dépouillés, parfois pouilleux comme les haies de charmes dont l’évolution en contrastes saisissants ne cesse de m’émerveiller. Et il n’est de fleurs qu’en rêve. Chemins boueux ou glissants. Ciels couverts. Tout converge vers le frisson, l’oppression. Et je ne parle même pas des nouvelles épouvantables du monde qui nous tombent dessus à chaque information sur papier ou écran, quand ce n’est pas au fil d’une rencontre en rue. Serions-nous aimantés par le malheur?

Se pourrait-il que le printemps renaisse? Je guette les bourgeons en redoutant un gel fatal, je traque l’allongement de la lumière. Je surveille de près les branches de forsythia et les têtes des perce-neige.
Je me laisse aller un instant au doute. Et cependant je sais par expérience que la vie brasille sous la cendre, que la flamme rejaillira. Je me souviens du poète argentin Roberto Juarroz qui nous rassure: "Aujourd’hui je n’ai rien fait / mais beaucoup de choses se sont faites en moi".

Latence et patience. Je pense aux champs en jachères bienfaisantes. Jours morts qui préludent au fort de la vie. Cette espérance résolue va à l’encontre de ce qui mijote en nous de morosité contagieuse. Ah! ces échanges quotidiens autour du temps qu’il fait et qu’il fera, des ennuis de santé bien réels mais qui ne gagnent pas à être ressassés et des prévisions démoralisantes! Dans le cadre de la fenêtre, bondit une petite fille d’environ six ans: elle saute haut avant de détaler; dans son sillage, apparaît un couple vers lequel elle revient rieuse en courant. Un jeu d’éloignement, de rapprochement; perdue, retrouvée; à l’image de nos âges.

Au lieu de déplorer, nous pourrions célébrer la chance de vivre dans un pays aux quatre saisons. Je ne me sens pas bien sous les ciels perpétuellement bleus. Je préfère vivre à Tournai qu’à Séville ou en Arles où sont établies deux de nos filles, même si j’apprécie les séjours sous leur toit. La chaleur fatigue, nos nuages en constante métamorphose me manquent.

J’apprécie ce qui bouge et change et dérange, l’alternance de temps morts en apparence et de temps forts en leur fragile éclat. N’en est-il pas de même dans nos existences au long cours? Nous expérimentons, en nous et autour de nous, les ères précaires et les regains imprévisibles; les zones ternes et les passages allègres. Nous tentons de suivre le rythme, de nous adapter sans céder au découragement.
Hiver et la chaleur de ses lampes tôt allumées, l’intimité, le plaisir d’être à soi. Pour attendre paisiblement la saison suivant, je me redis à moi-même ces poèmes éclos en Belgique ou au Japon, poètes d’ici et d’ailleurs dont les évocations me soutiennent.

Je suis le regard de Sôseki dont le rêve réussit à fleurir au nœud serré de l’hiver:

Froid perçant. Je baise
Une fleur de prunier
En rêve.

Je remonte le temps avec Marie-Claire d’Orbaix chantant l’automne flamboyant:

Nul soleil
au jardin
sauf dans l’arbre
et sa fanfare de feuilles.

Tandis que Charles Van Lerberghe, dans sa très franciscaine Chanson d’Eve, appelle la fraîcheur même au cœur de la canicule:

Ma sœur la Pluie,
La belle et tiède pluie d’été,
Doucement vole, doucement fuit,
A travers les airs mouillés.

Et qu’Issa se réjouit de la vigueur retrouvée:
Même mon ombre est
En excellente santé
Premier matin de printemps.

J’en reviens à la dure saison de ce début d’année, je veille sur les bourgeons du magnolia et, sans anticiper, je leur fais confiance: ils tiendront tête au vent glacé.

✍Colette Nys-Mazure
Poète, essayiste et nouvelliste

Catégorie : En dialogue

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