Le 2 décembre, le musée de la Grande Ardenne à Bastogne a lancé une exposition temporaire consacrée aux jeux religieux. Savoir qu’Anne Morelli est à l’initiative de celle-ci est une raison suffisante pour rencontrer la professeure émérite de l’Université Libre de Bruxelles.

Spécialisée en histoire des religions et des minorités, Anne Morelli nous reçoit au Centre interdisciplinaire d’étude des religions et de la laïcité, où elle occupe encore un bureau de taille modeste, mais avec une vue imprenable sur l’avenue Franklin Roosevelt.
Retracer le parcours d’Anne Morelli implique de se plonger dans son histoire familiale. Elle est née le jour de la Saint-Valentin à Ixelles d’un Italien communiste, technicien radio-TV, et d’une Belge "très pieuse" et institutrice dans une école chrétienne. L’enfant a grandi dans une famille catholique, parmi laquelle Wante, son grand-père peintre, était connu pour ses fresques et ses compositions religieuses. Anne Morelli a donc reçu "une éducation religieuse et traditionnelle" avec deux grands-oncles prêtres en Ardenne et trois tantes entrées dans les ordres: une assomptionniste, une petite sœur des pauvres et la troisième cloîtrée au couvent de la Visitation à Kraainem. "C’était une épidémie dans la famille!" Et de raconter que sa grand-mère disait une prière à table, avant le repas… "L’ange gardien m’a impressionnée pendant toute mon enfance en imagination." Sa sainte préférée était… Jeanne d’Arc. "Elle était énergique, cette fille-là!"
Bien que "rebelle et exclue du cours de religion pour singerie", Anne Morelli n’en a pas moins fait sa première communion et se souvient encore d’une retraite avant sa communion solennelle. Elle s’est mariée à l’église, à l’âge de 21 ans. Pourtant, "un détachement progressif" va s’opérer.
Un double enracinement
"C’est la question du mal qui m’a détachée", raconte-t-elle. Avec un fils aîné malade, la jeune mère de famille a, en effet, connu les hôpitaux et les départements pédiatriques. "Ce Dieu si bon, pourquoi laisse-t-il faire des choses pareilles?", s’insurge-t-elle. Et puis, à côté de ce questionnement autour du mal, il y a celle des femmes. "Petite, j’aurais aimé être prêtre ou pape. Mais on ne pouvait pas! Cela m’a semblé quelque chose d’obscur." Arrivée à l’ULB, l’historienne y a été appréciée parce qu’elle connaissait l’Eglise "de l’intérieur". Elle portait ainsi une double casquette, lui permettant de "poser un regard critique et connaître les questions". Pourquoi donc avoir entrepris des études d’histoire? "Jusqu’en rhétorique, j’étais dans une section de latin-math avec 9 heures de mathématiques. J’aurais dû passer l’examen d’entrée en polytechnique, mais un merveilleux et enthousiasmant professeur d’histoire m’a détournée vers cette voie. Je ne l’ai pas regretté."
Celle qui a participé à mai 1968, à l’âge de 20 ans, a eu deux enfants de son premier mariage et deux autres de son compagnonnage, elle incarne, selon ses mots, "l’évolution d’une génération". Pourtant, ses enfants ont suivi des cours de religion durant leur scolarité primaire. "Nous voulions qu’ils aient une culture religieuse, mais aucun n’a adhéré."
"Ni en Dieu ni en diable"
Anne Morelli ne croit "ni en Dieu ni en diable". Et si elle avait une conversation avec sa mère, que lui dirait cette dernière? "Elle serait désespérée", admet-elle. "Nous sommes allés à la messe, tirés par notre mère. Le dimanche suivant son décès, mon frère et moi n’y sommes pas allés." L’historienne en herbe avait alors 19 ans. "Tout le temps sur les routes, parce qu’il y a des choses à faire qui en valent la peine", Anne Morelli constate à présent que "bien des contemporains se contentent de ne pas avoir de combat". Et d’avouer: "J’adore le pape actuel, pour la paix et la justice sociale. Je suis une femme de gauche et partage beaucoup de ses préoccupations. Mais il y a une chose qui m’oppose aux catholiques: je crois que la souffrance ne sert à rien. Elle a comme origine le racisme, les inégalités sociales et la guerre." Et celle qui a été précisément vice-présidente du Mouvement contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie (MRAX), entend "se battre pour enlever la souffrance des humains, puis des animaux". Et de compléter: "J’ai d’autres valeurs qui me mobilisent dans des combats militants. Je suis vraiment athée et sans regret, témoin qu’on peut vivre bien sans Dieu. A 12 ans, j’étais fanatique, je priais pour que les choses arrivent. Au moment de ma communion solennelle, j’étais très fervente. Tout cela était emballant." Nostalgique de son enfance dans une moindre mesure, elle porte un regard "tendre et ironique" sur la foi de sa grand-mère qui espérait un petit-fils prêtre et une petite-fille "dans la seule foi qui existe. Mais, avait-elle comparé les croyances? Désormais, les gens connaissent mieux le monde et les convictions diverses. La foi qu’elle voulait nous transmettre n’avait pas été choisie, mais transmise comme seule foi possible. Il n’y avait rien de raisonné. Tout cela est tellement loin de ma vie", tranche-t-elle. Et de conclure en évoquant l’argent, nouveau dieu, avec en guise de temple, un "shopping center". Est-ce tellement mieux?
Angélique TASIAUX
Une femme anti-catho?
Anne Morelli serait-elle "anti-catholique", comme certains le disent? L’intéressée le réfute et nuance. "Je suis plutôt hostile au facteur de division que sont, selon moi, les religions dans leur ensemble. Je constate que la plupart des religions prêchent en principe la paix et l’amour, mais que les rivalités religieuses divisent les humains et ont soutenu beaucoup de guerres, de haines et finalement entraîné beaucoup de souffrances. Mais, à titre individuel, j’ai connu des chrétiens fantastiques et des athées fantastiques aussi. Je pense que dans tous les groupes humains il y a des gens droits, désintéressés, altruistes…. et des ordures."

