A Namur, des merveilles se retrouvent le temps de fêter les 900 ans de l'ancienne abbaye des Prémontrés.
"Grandeur et déchéance", le titre ne laisse pas indifférent. Les deux substantifs sont, en effet, antinomiques. Et la déchéance n'a rien de réjouissant, comme on s'en doute!
L'exposition est née d'un projet mené depuis plusieurs années, pour célébrer dignement les 900 ans du lieu. Voilà l'occasion de réunir des objets disséminés dans des collections quelquefois prestigieuses et lointaines, comme la British Library à Londres ou le musée du Louvre à Paris. "Beaucoup d'œuvres ont été restaurées pour être prêtées pendant l'exposition", se réjouit Fiona Lebecque, l'heureuse commissaire de l'exposition temporaire.
Des ouvrages précieux 
Trois Bibles d'exception se trouvent rassemblées pour l'occasion dans la capitale wallonne. La présence exceptionnelle d'un exemplaire de la Bible de Floreffe (photo) la rend encore plus précieuse. "Elle n'avait même pas quitté Londres pour le 850e anniversaire de Floreffe. Ce second volume d'un ensemble de deux témoigne de la production dans nos régions. Il a d'ailleurs peut-être été réalisé dans le scriptorium de l'abbaye. La Bible a, en tous cas, été conçue pour Floreffe, puisque des annales sont rassemblées en fin de volume", précise Fiona Lebecque. Autres merveilles rassemblées pour l'occasion avec l'évangéliaire d'Averbode et celui dit de Bruxelles, qui présentent des similitudes dans la manière de reproduire le Christ crucifié, au point de se demander si un même modèle d'origine n'a pas servi à leur réalisation. "Tout comme dans la Bible de Floreffe, le programme iconographique des miniatures des Evangiles d'Averbode et de Bruxelles illustre les quatre moments les plus importants de la vie du Christ: sa naissance, sa mort sur la croix, sa résurrection miraculeuse, et son ascension vers le trône céleste. Ce décor présente des analogies troublantes dans les trois manuscrits, tant dans le choix des scènes représentées que dans leur style et dans leur exécution", précise Aleuna Macarenko dans le guide du visiteur, qui fourmille d'informations rigoureusement étayées. Quelles que soient les variations subtiles entre les différentes représentations, "tous semblent provenir de maisons d'un même ordre, l'ordre de Prémontré. Cette circonstance doit sans doute être expliquée par la vitalité exceptionnelle des Norbertins au XIIe siècle: tandis que les ordres de fondation plus ancienne, tels l'ordre bénédictin, tendent à s'essouffler à cette époque, le tout jeune ordre de Prémontré connaît un essor significatif et son besoin en livres est important; il n'est dès lors pas étonnant de constater que les codices (NDLR – feuilles cousues et reliées) parmi les plus luxueux alors produits dans le diocèse de Liège et ailleurs proviennent des bibliothèques norbertines", complète Aleuna Macarenko. Selon les témoignages de visiteurs du Moyen Age, celle de Floreffe était reconnue comme étant exceptionnelle, tant par sa taille que par la valeur des ouvrages contenus.
Un polyptique venu du Louvre
Principale abbaye du comté de Namur, comme le rappelle Fiona Lebecque, l'abbaye bénéficie de nombreuses donations, parmi lesquelles des reliques. "Leur culte a de l'importance. C'est même le premier business international de l'histoire. Les reliques jouent un rôle d'intercesseur entre la personne et le saint. Comme une relique de la Sainte Croix qui a saigné se trouvait à Floreffe, il a fallu lui créer un contenant à sa hauteur", rapporte-t-elle. C'est ainsi qu'un reliquaire de style parisien est commandé en 1254. Au XIIIe siècle également, deux bras-reliquaires des saints Adrien et Apollinaire viennent compléter les pièces remarquables de l'abbaye. De manière générale, les reliques peuvent être des morceaux d'os, des fragments de tissus, mais aussi provenir d'un reliquaire démembré, constate encore Fiona Lebecque.
Après le faste propre au XIIIe siècle, surviennent les désastres et les épidémies du XIVe siècle, avec la succession précipitée de neuf abbés, dont un qui sera même rayé de la liste, pour avoir non seulement dilapidé le patrimoine de Floreffe, mais aussi creusé des dettes…
Parmi les autres merveilles présentées, épinglons la Chronique rimée de Floreffe, illustrée à la plume au milieu du XVe siècle ou encore l'un des albums de Croÿ ornés de gouaches et commandés à Adrien de Montigny. Sans oublier les stalles de Pierre Enderlein (1632-1648) qui font encore la renommée de l'abbaye, elles qui ont échappé de justesse à une campagne de restauration menée un siècle plus tard par le célèbre architecte Dewez.
Visiter cette exposition, c'est suivre les traces des heures glorieuses, mais aussi plus sombres, d'une abbaye riche d'un patrimoine autrefois prestigieux.
Angélique TASIAUX
L'expo "Grandeur et déchéance. L'héritage patrimonial de l'abbaye de Floreffe" est à voir jusqu'au 23 janvier 2022 au TreM.a, le musée des Arts anciens, rue de Fer, 24 à Namur - www.museedesartsanciens.be/
Illustrations : (c) Abbaye de Floreffe - Bible de Floreffe, vers 1160 (c) Londres, British Library



