
Vierge au bolet (XIII-XIV) Musée L - collection de l'abbé Mignot - Dépôt de la Donation royale (c) KIK-IRPA
Le Musée L détient dans ses collections de précieux objets religieux. Une exposition aurait dû leur être consacrée cette année. L'occasion de revenir sur le legs de l'abbé Mignot.
Prieur de Val Duchesse, à Auderghem, Adolphe Mignot était un collectionneur avisé de sculptures religieuses médiévales et renaissantes. Après les avoir exposées dans son salon, il en a placé quelques-unes dans la chapelle Sainte-Anne, vestige roman désaffecté. Matthieu Somon, docteur en histoire de l'art, précise: "Selon toute vraisemblance, ces sculptures suscitaient donc un ensemble de pratiques rituelles que leur confinement dans un musée ne permet pas d'apprécier". Plus d'informations sont livrées par "les archives écrites et les sources iconographiques comme les enluminures médiévales", voire le déroulement des processions encore en usage dans nos contrées. La plupart des sculptures anciennes arrivent jusqu'à nous sans couleur et le bois nu, alors qu'elles étaient l'objet de décorations peintes mûrement réfléchies et quelquefois changées au cours de l'histoire. Ces polychromies n'étaient pas le fruit du hasard, mais relevaient, en effet, d'une codification. Elles permettaient de rajeunir les visages ou d'actualiser éventuellement un style, selon les modes en cours.
En art, les travaux de préservation tiennent parfois lieu de campagnes de sauvetage, lorsque les objets en bois se trouvent abandonnés dans l'obscurité et l'humidité, ce qui a été le cas lors du décès de l'abbé Mignot en 2001. En effet, la chapelle Sainte-Anne s'est retrouvée fermée avec ses trésors, telle la Belle au bois dormant. Les ravages du temps et des insectes se sont avérés redoutables en près d'une seule décennie…
Une autre manière de prier
Les objets sont le reflet de l'époque qui les voit naître. Ce principe ne vaut pas pour les seuls outils, mais aussi pour les articles à connotation religieuse. "Le XIIIe siècle est une époque de changements dans les pratiques liturgiques en Occident, et ceux-ci sont d'une importance considérable pour les relations entre art et liturgie et pour le développement des retables en particulier", observe Ingrid Falque, chercheuse qualifiée au FNRS. Elle ajoute: "à la fin du Moyen-Age, l'image religieuse est légitimée et valorisée en tant que support à la méditation et en tant que moyen d'atteindre l'union à Dieu (…) tant les clercs que les laïcs considèrent les images comme des supports à la prière". Pour l'historienne, "Le principe de l'actualisation des scènes religieuses est un autre dispositif que l'on observe aussi bien dans la littérature spirituelle que dans les peintures dévotionnelles." Selon Philippe Plagnieux, professeur à la Sorbonne, "au tournant des XIIe et XIIIe siècles, on assiste à un repositionnement de l'Eglise vis-à-vis des laïcs qui sont davantage incités à prendre part aux cérémonies cultuelles". Dès lors, les religieux cloisonnent leur espace, par le biais du chœur liturgique et du sanctuaire, réservés à leur seule présence.
De nos jours, si des chercheurs spécialisés parviennent à établir les us et coutumes d'une époque, la sécularisation accentue la perte de ces usages par le grand public. De telles initiatives de vulgarisation ont donc tout leur sens, puisqu'elles permettent de comprendre les fondements et l'évolution de l'histoire occidentale, à travers ses croyances et ses rites.
Initialement prévue en mai 2020, pour quatre mois, l'exposition a été retardée au printemps 2022. Toutefois, le livre consacré aux "Formes du salut" par les commissaires de l'exposition est déjà sorti de presse. Parmi les sculptures léguées à la Donation royale par l'abbé Mignot, trois Sedes sapientiae font ainsi l'objet d'une étude approfondie relayée dans l'ouvrage: la Vierge ancienne, la Vierge dorée et la Vierge au bolet (champignon). Se retrouvent encore un calvaire, une peinture de lamentation et une dormition en chêne. Toutes ces pièces patrimoniales seront présentées lors de l'exposition annoncée.
Angélique TASIAUX
Emmanuelle Mercier, Erika Rabelo et Matthieu Somon, "Formes du salut". Presses universitaires de Louvain, 2020, 105 pages.

