
En surfant cet été sur YouTube, je tombe sur une vidéo qui a déjà cumulé plusieurs centaines de millions de vues. Il s’agit d’un verdict judiciaire qui a ému l’Amérique. En octobre 2019, la policière Amber Guyer a été condamnée à Dallas à dix ans de prison pour meurtre. Le 6 décembre 2018, cette policière pensait rentrer chez elle après une journée de service. Elle entra dans un appartement qui n’était pas le sien et ouvrit le feu sur Jean Botham, 26 ans, assis dans son canapé. Amber Guyer a cru faire face à un intrus. A l’annonce du jugement, le frère de la victime s’est adressé à l’ex-policière: "Je parle en mon nom et pas celui de ma famille, mais je vous pardonne." Il a ensuite demandé à prendre la jeune femme dans ses bras, laissant la salle d’audience médusée. Sous la vidéo, les nombreux commentaires varient. Entre indignation et admiration, chacun se fait sa petite idée sur le sens du pardon accordé.
Dans certaines situations, le pardon peut nous sembler surréaliste. Pourtant, l’invitation à pardonner traverse toute la Bible. Lorsque Pierre demande à Jésus combien de fois il devrait pardonner, il lui répond "Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à 70 fois sept fois." La parabole du débiteur impitoyable est également très claire. Si j’espère de Dieu le pardon de mes fautes, je dois également pouvoir pardonner à autrui. C’était déjà la sagesse du Siracide: "Pardonne à ton prochain le tort qu’il t’a fait; alors, à ta prière, tes péchés seront remis." (Si 28,2) En déduire qu’il convient de pardonner aux autres pour assurer pour soi-même la miséricorde divine, ce serait réduire le pardon à une petite morale étriquée. Non, je pense que la Bible appelle à comprendre le dessein de Dieu dans sa globalité. Il y a une vocation universelle à rétablir pleinement la communion avec Dieu et entre tous. Nous sommes tous liés dans cette destinée. "Tout ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans le Ciel." (Mt 18,18) L’offenseur est appelé à une repentance sincère, mais sa libération et ma propre libération du mal causé impliquent que je le délie de sa faute.
"Facile à dire" est-on tenté de penser. Si j’ai trop souffert, les forces humaines peuvent vraiment me manquer pour envisager une telle perspective. Il y a des choses que je peux juger impardonnables car elles sont trop dures à vivre ou parce qu’aucune excuse ne m’a été présentée. Toutefois, pouvoir reconnaître avec lucidité ses difficultés ou impossibilités personnelles à pardonner ne me semble pas être un obstacle définitif. Le pardon relève d’un certain amour inconditionnel. Il est donc normal de le juger impraticable dans les pires situations. On ne peut pas le décider à la force du poignet. N’ayons pas peur de reconnaître que le pardon est une force proprement divine. Je ne peux que m’en remettre à Dieu pour tenter de le vivre pleinement. Evidemment, ce n’est pas magique, immédiat ou acquis une fois pour toutes. Mais je peux dire à Dieu: "Je n’en suis pas capable, fais-le pour moi". Je reconnais ainsi mes blocages, souvent bien compréhensibles, mais sans leur donner le dernier mot. Jean-Yves Leloup dit que seul Dieu peut vraiment pardonner, qu’il pardonne l’humain à travers l’humain. C’est alors un véritable acte de foi: "Je crois mon Dieu que tu peux pardonner pour moi." C’est une prière où je lâche prise pour permettre à l’amour de Dieu d’être le baume apaisant et réparateur de ma propre vocation à aimer. C’est une espérance qui me révèle au-delà de moi-même.
En disant à cette jeune femme "Je vous pardonne", le frère de la victime n’a pas dit qu’il ne souffrait plus, qu’il oubliait ou qu’il vivait cela comme une évidence. Ce sera sans doute l’apprentissage de toute une vie. Toutefois, il reçoit déjà une paix. Il renonce à la haine. Il refuse la vengeance. Son désir marque le premier pas d’un chemin de guérison. Le pardon, exigeant et courageux, est sans doute la plus belle et généreuse manifestation de l’amour divin dont est capable notre humanité.
Sébastien BELLEFLAMME

