C’était pendant le temps du confinement. Les célébrations de funérailles étaient interdites à l’intérieur de l’église. Le petit Jules (7 ans) et les quatorze autres personnes autorisées à accompagner la défunte se retrouvent donc au cimetière où les attend le prêtre qui animera une magnifique célébration d’action de grâce et d’ "A Dieu".
Les apports des générations
Jules vient de perdre son arrière-grand-mère pour qui il avait un bel et grand attachement. On ne mesure jamais assez ce que représentent les proches des générations précédentes pour les enfants. De nos jours, il arrive de plus en plus souvent que des enfants aient le bonheur de fréquenter un arrière-grand-parent (augmentation de la durée de vie oblige!). Chaque génération a sa spécificité dans la construction de la personnalité des enfants: parents, grands-parents, arrières-grands-parents. Les plus anciens peuvent apporter sagesse, décontraction, bonhomie, compréhension et même complicité et déconnection par rapport au rythme imposé par le quotidien… et prendre occasionnellement le relais pour soulager les parents chargés de l’éducation au jour le jour.
Apprentissage de la mort
Le décès d’un aïeul familiarise aussi l’enfant, certes dans la douleur, avec l’inévitable passage par la mort. D’autant que cette mort est plus "naturelle" que celles causées par des décès précoces d’enfants ou d’adultes dans la force de l’âge dus à des accidents, des maladies, des meurtres, des suicides… Il est presque toujours dommageable de ne pas associer un enfant au phénomène de la mort d’une personne proche. L’écarter totalement de la démarche du deuil empêche gravement la transmission de l’apprentissage "des choses essentielles de la vie". Dire "Au revoir", pleurer, se remémorer, puis rire ensemble est tellement important.
Le petit Jules avait activement contribué à construire une cabane au fond du jardin de son arrière-grand-mère. Il y jouait régulièrement. C’était leur cabane et donc un haut-lieu de leur relation. Or, la maison désormais délaissée sera bientôt vendue. Alors, Jules demande à sa grand-mère: "Je peux reconstruire ma cabane dans ton jardin?" Cette demande est énorme! La cabane ne représente rien moins que la vie qui continue, l’héritage affectif matérialisé dans ce qu’un enfant a comme activité majeure: le jeu qui lui permet "d’être" dans un lieu symbolique essentiel.
Le passage de témoin
La grand-mère de Jules marque son accord. Toute la famille, dont la grand-tante religieuse qui m’a partagé cette question d’enfant, possède l’amour et l’intelligence pour percevoir l’importance de la demande. Il s’agit d’un véritable "passage de témoin". Cette cabane qui passe du jardin de l’arrière-grand-mère à celui de la grand-mère est le témoin de la connivence et de la tendresse familiale plus forte que la mort, et mieux encore, de la vie qui rebondit, du présent à reconstruire, de l’avenir à préparer. Elle est le témoin pour Jules de ce qu’il a vécu avec son arrière-grand-mère si chère à son cœur. Elle est le témoin de la construction de son humanité en progression, se familiarisant avec les choses de la vie, donc de la mort.
Comme pour de nombreux objets et événements dans la vie, Jules n’intellectualise pas encore ce que représente pour lui cette cabane. Il en vit, tout simplement.
Chaque lecteur de cette rubrique pourrait voyager dans ses souvenirs à la recherche des personnes, événements et objets qui lui ont servi de "passage de témoin" et qui ont contribué à le construire.
Luc AERENS

