Et revoilà la Saint-Valentin. Sacrée soirée! Soirée sacrée! Du repos pour moi, car cette date est indisponible pour tous ceux qui veulent fêter dignement ce saint presque aussi grand que saint Nicolas! Du coup, pas de réunions ce soir-là!
Amour! Un mot d’abord sentimental – et même hormonal –, parfois folâtre ou ludique, mais aussi douloureux… Permettez-moi une petite méditation, à lire au début du repas en amoureux. Pourquoi pas? Mais, rassurez-vous, je ne suis pas naïf. Quand on a l’amour en tête… Laissez-le donc traîner sur le bureau ou au salon. On ne sait jamais… Dans quelques jours, l’esprit sera plus libre.
Quand on a dépassé le temps des amours adolescentes – eh oui! le mot est féminin au pluriel, comme délices et orgues –, lorsque l’attirance qui nous prend sans notre permission aboutit à une décision, l’amour devient une marche vers le même horizon. Aimer, en effet, c'est, en allant l'un vers l'autre, cheminer ensemble vers le même horizon.
Le mystère de l’autre
L'autre est tellement plus que ses deux yeux et son sourire. Sinon, une photo épinglée dans notre chambre suffirait! Anne est plus que sa spontanéité et ses éclats de rire. Patrick, plus que sa chaleur pleine d'amitié. Dans les yeux de l'autre, il y a un soleil qui s'annonce, comme dans un vitrail.
Mais qu’y a-t-il donc en plus? Pour le savoir, il faut se mettre en route vers lui, vers elle. Car chacun est un mystère insondable et c’est cela qui nous séduit. Non pas une énigme qui, résolue, nous permettrait de nous reposer, mais un mystère. Le mystère est de l'ordre de l’inépuisable, comme l’océan pour un voilier. "J'ai l'impression qu'il me faudra bien toute une vie, et même l'éternité, pour te connaître."
Le mystère de l'autre et le mien ne sont finalement qu’un seul et même mystère, mais qui prend des visages tellement différents. Il ne faudra jamais privilégier son propre mystère au détriment de celui de l'autre, mais s'enchanter de l'autre, l'accueillir comme une grâce, rester sous son charme. Pour le croyant, ce mystère et le mien de l'autre sont celui même de Dieu, ce Dieu qui est amour, échange, dialogue. Les chrétiens parlent de Trinité.
Lorsqu’on aime vraiment, on se sent enveloppé de toutes parts. Tout semble fait pour que les amoureux puissent s’aimer, tout concourt à leur bien. L’amour, en effet, n'est pas inscrit dans les étoiles, mais est le rêve de Dieu pour l’homme. Tout nous est donné – nous sommes créés à l’image de Dieu – pour que nous puissions aimer – pour que l’image soit ressemblante à celle que Jésus a déployée sous nos yeux en aimant jusqu’au bout. Quand vous vous aimez, écrit Khalil Gibran, ne dites pas "Dieu est dans mon cœur, mais je suis dans le cœur de Dieu".
Aux jours de brouillard
A certains jours, l'horizon est bouché. Journées de disputes et de mots meurtriers parfois. Les disputes permettent des mises au point, des purifications. Il en faut un peu pour construire un couple, mais pas trop. Il peut cependant arriver que l'on ne puisse plus "voir l'autre en peinture", comme une terre encombrée de brouillard, qui ne voit plus le soleil. Ce jour-là, on sort du mystère et tout devient problème. On est tellement encombré de soi-même qu'il n'y a plus que mon propre mystère qui existe. Il n’y a plus que moi qui compte, moi qui ai raison. Et tout ce que fait l'autre, tout ce qu'il dit est rejeté. Il faut alors se rappeler qu'il n'y a pas que moi. L'autre est aussi mystère. En ses yeux brille l'éclat divin.
En se mariant à l’église, les époux chrétiens ont invité Jésus à leurs noces et sans doute ont-ils bien préparé cette cérémonie, échangeant des mots très forts. Quand le vin semble tarir ou même tourner au vinaigre, qu’ils se rappellent cet engagement. Il y a toujours un vin meilleur prêt à être tiré. S’engager vis-à-vis de quelqu’un, c’est aussi s’engager à vivre les crises comme des étapes de croissance. A l’eau peut succéder un vin meilleur. A Cana, Jésus était là pour réveiller la fête.
Les mots pour le dire - Charles DELHEZ sj
Paru dans le journal Dimanche n°7 du 17 février 2019

