Une foi au service des pauvres: rencontre avec Mgr Rixen


Partager
Une foi au service des pauvres: rencontre avec Mgr Rixen
Par Sophie Delhalle
Publié le - Modifié le
6 min

Au crépuscule de son mandat épiscopal, Mgr Eugène Rixen, Dom Eugenio comme l'appellent les fidèles brésiliens, lève le voile sur sa vie, son parcours, ses espérances et ce qui a nourri et nourrit encore sa foi.

Née en 1944 dans une famille nombreuse (fratrie de 11 enfants ) et chrétienne pratiquante, Eugène est fort marqué dans sa jeunesse par le patronage et l’engagement de ses frères aînés dans l’action catholique. « Depuis toujours, j’ai gardé cette idée de service de mes années passées au patronage. Servir les autres. Je me sentais bien quand je pouvais faire du bien aux autres. » Après avoir terminé l’Ecole Normale pour devenir instituteur, Eugène se demande encore ce qu’il va faire de sa vie. On lui propose alors la prêtrise. Il réfléchit, lutte un peu, pour finalement se rendre à l’évidence. « J’ai compris que je serais plus utile comme prêtre. »

De Welkenraedt à Goias

Eugène entre au séminaire de Saint-Trond en 1964. A cette période, le manque de prêtre se fait sentir en Amérique Latine. Eugène entre alors au séminaire de Leuven pour étudier la théologie avec une centaine d’autres jeunes issus de tout l’Europe et d’Amérique latine aussi. C’est aussi la grande époque de Vatican II qui a bouleversé l’image et le visage de l’Eglise. « Nous avons eu d’excellents professeurs déjà assez ouverts. Des scientifiques mais profondément religieux. » Ordonné en 1970 à Saint-Vith, Eugène s’engage dans la catéchèse avec son frère parce qu’il a été tout d’abord été formé comme instituteur. Avant cela, il a aussi séjourné deux ans à Paris dans le tourbillon de mai 1968. « J’ai découvert une très grande liberté et aussi une très grande créativité. » De retour à Welkenraedt, il rejoint son frère sur le plateau d’Herve et s’occupe en priorité des jeunes. En 1979, un évêque brésilien est à la recherche de prêtres pour travailler avec des jeunes dans son diocèse. Eugène quitte donc la Belgique en 1980 pour rejoindre le diocèse de Goias sur le continent sud-américain.

Théologie de la Libération

Très populaire en Amérique latine et en Afrique, la théologie de la libération n’en fut pas moins condamnée sous Jean-Paul II en raison de son orientation marxiste. Elle fut pourtant un élément très fort dans l’engagement de foi de Dom Eugenio. Cette théologie fut probablement l’une des conséquences de l’enseignement populaire de Joseph Cardijn, fondateur de la JOC, créé cardinal en 1965 et décédé en 1967. L’objectif final de Cardijn était de ramener la classe ouvrière vers l’Église en assurant aux travailleurs des conditions de travail et d’existence qui leur permettent d’accéder au Salut. La théologie de la libération dit notamment aux pauvres que la situation qu'ils vivent n'est pas voulue par Dieu mais qu’elle est le « fruit » des structures sociales inventées par l’homme. Ce mouvement de pensée théologique fondé par le péruvien Gustavo Guttierez, formé à l’UCL, a embrasé l'Amérique Latine dès 1968. Le succès de cette théologie s’explique par le fait qu’elle plaçait l'homme américain au centre de sa réflexion, non pas un homme abstrait mais un homme engagé dans sa propre histoire et acteur de sa libération. Et aussi parce que les dictatures des années 70 ne pouvaient que faire surgir une réaction vive et forte de l'ensemble du clergé. Rome a surtout critiqué le recours à la lutte des classes comme grille de lecture des conflits sociopolitiques et les lectures rationalisantes de la Bible qui réduisaient l'histoire du Christ à celle d'un libérateur social et politique.

Défis d'ici et là-bas

Dom Eugenio se réjouit de la prochaine tenue d’un synode sur l’Amazonie (octobre 2019) où sera notamment abordée la question d’ordonner des prêtres indiens mariés. Parce qu’il est difficile de trouver des prêtres célibataires dans une culture où le célibat est une contre-valeur. A la suite d’un évêque autrichien ayant vécu au Brésil, il considère qu’il n’est pas normal que des communautés entières ne reçoivent pas l’eucharistie par manque de prêtres. « Ça vaut la peine d’y réfléchir pour le bien de l’évangélisation. » Concernant la place des femmes et des laïcs en Eglise, il faut aussi ouvrir le débat selon Dom Eugenio. Sans peur. Au Brésil, on retrouve beaucoup de laïcs et de femmes dans les pastorales mais le pouvoir clérical est encore trop fort selon Mgr Rixen. Sur toutes ces questions, « nous devons aller vers l’essentiel et nous demander de quoi nous avons besoin pour l’évangélisation. » Si le célibat reste pour lui une grande valeur, il ne constitue pas l’obstacle majeur. « Nous vivons une vraie crise de foi en Europe » d’où l’importance de la catéchèse, véritable fil rouge dans la vie d’Eugène Rixen. « L’Eglise doit (ré)investir dans les adultes. » Ce qui se fait plus volontiers en Amérique latine avec notamment les catéchèses pour adultes et familiales.

Le levain dans la pâte

Il est aussi déçu de l’attitude européenne envers les migrants. « Le Brésil a toujours été une terre d’accueil. Moi-même je m’y suis senti accueilli et je m’y suis réalisé. Je suis déçu des résistances que j’observe en Europe. La migration doit être perçue comme quelque chose de positif, comme une chance. » Concernant l’avenir de la chrétienté en Europe, ce sont plutôt ses espoirs que Dom Eugenio nous confie : « Nous vivons la fin de l’Occident chrétien. Mais je ne suis pas inquiet, car je vois beaucoup de belles choses, une foi plus belle, plus vivante. Jésus trouvera bien des chemins pour le futur en Europe. Un type d’église est en train de mourir mais un autre est en train de naître. » Mgr Rixen se réjouit d’ailleurs de la perspective d’une église plus modeste qui serait le levain dans la pâte. Il sait, pour les avoir écoutés, que les jeunes sont en recherche de foi, mais probablement sous une autre forme. Une église qui aura moins de pouvoir sera aussi une bonne chose, elle sera plus évangélique, le « ferment dans la masse ». C’est en cela aussi que la catéchèse reste un important chantier.

Des textes inépuisables

Nous ne pouvions terminer cet entretien sans demander à Mgr Rixen quels sont ses passages préférés de la Bible. Il y a tout d’abord Luc 4, 16-20 où Jésus lit un passage du livre d’Isaïe : « L’Esprit du Seigneur est sur moi parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction. Il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs leur libération, et aux aveugles qu’ils retrouveront la vue, remettre en liberté les opprimés, annoncer une année favorable accordée par le Seigneur. » "C’est le texte que j’ai lu lors de ma première messe." nous confie Dom Eugenio qui aime beaucoup aussi le récit de Jean sur la Samaritaine (Jn 4, 7-10) et Matthieu quand il écrit : “Amen, je vous le dis : chaque fois que vous ne l’avez pas fait à l’un de ces plus petits, c’est à moi que vous ne l’avez pas fait.” (Mt 25, 45). Mgr Rixen nous cite encore l’Exode et l’épisode du buisson ardent. Dernièrement, ce sont les récits de l’Enfant prodigue et de la Samaritaine qui l’ont accompagné. « Ce sont des textes qu’on ne finit jamais d’épuiser. C’est cela la richesse de l’Evangile. Ce sont aussi des textes provocateurs. En Europe, nous avons eu tendance à trop rationaliser la Bible, ce qui équivaut à la détruire. »

Sophie Delhalle

 


Dans la même catégorie